De l’amour du prochain à la perversion

Auteur.e: 
Anne-Joëlle Philippart
Date: 
11/03/2019


Depuis des semaines, l’Église catholique fait la une des scandales. Après l’abus et le viol des mineurs, la parole s’est libérée au niveau des religieuses. Celles qui auraient dû être admirées pour leur sens du service et de la vie donnée y ont été maltraitées, rabaissées, exploitées et niées dans leur intimité. Jusqu’au bout de l’ignoble, cette institution s’est montrée triplement perverse.

Premièrement, depuis des années et malgré les mises en garde de la société, elle a attiré et couvert des prédateurs. Quelque chose dans son fonctionnement leur a fourni un terreau propice. Il n’y a que sa hiérarchie qui ne l’a pas vu, elle qui, pourtant, se dit experte en humanité et spécialiste de la conversion.

Deuxièmement, ce système a fabriqué des proies faciles pour tous ces prédateurs. Se sont cumulés la dépendance économique avec le culte de l’obéissance, de la soumission et du sacrifice de soi. Le Christ et son message ont été mis en avant quand le pire se passait derrière le miroir. À cela il faut ajouter un contexte qui a handicapé le fonctionnement sain de l’esprit critique. A été, et est toujours, entretenue une confusion entre Dieu et le prêtre, le message de Jésus et l’agir de l’Église, la foi et les discours internes. Toute critique s’est révélée alors quasi impossible. 

Troisièmement, et là, on atteint le comble du comble, le cynisme total ! Quand les chefs de l’Église, et non les coupables, disent demander pardon aux victimes, ils se placent dans la position même qui a permis les abus. Dans ces célébrations, dites de réparation, ces « monseigneurs » se mettent en scène. Ils se placent en position de visibilité et de supériorité revêtus des atours du pouvoir. Fièrement debout devant l’autel, ils récupèrent l’autorité du sacré. Quant aux victimes, placées dans l’assemblée, elles restent dans une position d’infériorité. Après un bref espace de parole, elles sont renvoyées à la passivité, l’invisibilité et la position de celui qui mendie. Pour autant que cette mascarade ait un sens, l’inverse aurait dû être organisé. Évêques et prêtres, devant l’autel, auraient dû se dépouiller de leur chasuble et de leur étole, en signe de reconnaissance de l’erreur commise, pour en revêtir les victimes. Ces dernières auraient alors célébré la messe « in persona Christi capitis », Lui, la victime innocente.

Une question taraude alors notre rationalité et notre sens citoyen. Comment se fait-il que ces perversions aient pu perdurer si longtemps et sur une si grande échelle dans un système qui prône pourtant l’amour et le respect de toutes et tous ?

La première raison s’inscrit dans l’anthropologie ecclésiale. Celle-ci est complètement inégalitaire. Si les femmes jouissent de l’égale dignité, elles n’ont pas droit à l’égale humanité avec les hommes. Cette abomination se laisse découvrir à la lecture attentive des textes de Jean-Paul II et de Joseph Ratzinger. La deuxième raison s’ancre dans le caractère sacré et omnipotent des prêtres. Ils sont « intouchables ». La troisième raison réside dans la conception et l’organisation interne de l’Église. Celle-ci se veut et se pense sainte et hors du monde. Tous les problèmes se règlent dans le secret de ses arcanes. Quelques cardinaux se partagent les pouvoirs législatifs, judiciaires et exécutifs… un peu comme dans une dictature théocratique. Enfin, last but not least, ce petit monde, masculin et célibataire, tourne sur lui-même, se coopte et s’auto-conforte à la manière d’un gigantesque « boys club » misogyne comme l’ont si bien révélé le film sur les religieuses diffusé par Arte mais aussi le livre Sodoma de Frédéric Martel.

Photo by Àlex Folguera on Unsplash
St. Peter's Basilica, Città del Vaticano, Vatican City

Commentaires

Auteur du commentaire: 
Anne L

Merci pour cette tribune.
Je partage tout à fait votre analyse.
J'ai même adhéré au Comité de la jupe dans les jours qui ont suivi la diffusion du documentaire d'Arte, tellement je suis désireuse de "faire quelque chose" pour "faire bouger les choses".
La blessure est telle qu'il est difficile de lutter contre la tentation d' évacuer le bébé avec l'eau du bain en claquant la porte d'une institution machiste jusqu'à l'abjection.
Que faire ?

Auteur du commentaire: 
Françoise

"L'Eglise Catholique fait la une du scandale" dites vous. Vous limitez gravement l'Eglise catholique...aux responsables de ces événements. " (...)les mises en garde de la société..." Quelle société? Je pourrai continuer ainsi à analyser votre texte. Il n'est pas question de nier ou de se voiler la face mais il est urgent d'éviter les amalgames.