D’une morale d’esclaves à une morale émancipatrice des femmes

Rubrique: 
Auteur.e: 
Juan José Tamayo
Date: 
21/07/2019
Crédit: 
Xoán A.Soler
Légende : 
Juan José Tamayo

 

Du 4 au 6 avril 2019 s’est tenu à l’Universidad Miguel Hernández de Elche (Alicante, España) le premier congrès international sur le thème de Comportements masculins et égalité : à la recherche des bonnes pratiques de comportements masculins égalitaires. 

Parmi les intervenants, Juan José Tamayo, directeur de la chaire de Théologie et Sciences des Religions à l’Universidad Carlos III de Madrid, avec une belle conférence sur les comportements masculins sacrés et la violence contre les femmes. 

Il a d’une part fait réfléchir sur la morale que les religions, ou plutôt une bonne partie de leurs dirigeants, imposent aux femmes, et d’autre part présenté une alternative d’émancipation tout en retenue, qui rappelle l’impératif établi par la philosophe féministe Mary Wollstonecraft (1759-1797) auquel l’éthique féministe doit obéir : « Je ne veux pas que la femme domine l’homme, mais qu’elle soit maîtresse d’elle-même. »

Le chercheur a résumé habilement son exposé dans les deux décalogues suivants. 

Décalogue de la morale d’esclaves et subalternes imposé par les religions aux femmes :

1- Obéir aux parents, aux époux, aux patrons, aux enfants, etc. 

2- Se soumettre, ainsi que la Bible l’ordonne dans une lecture fondamentaliste (par exemple, La Lettre aux Ephésiens), que la journaliste italienne Constanza Miriano illustre dans son livre Marie-toi et sois soumise.

3- Endurer face aux insultes, mauvais traitements, agressions verbales ou physiques, abandons, trahisons…

4- Supporter tout le poids qu’on lui met sur le dos, comme si elle était une bête de somme. 

5- Se sacrifier pour les autres notamment pour les enfants, l’époux, etc. Dire d’une femme qu’« elle est prête à tout sacrifier », c’est un éloge et non une humiliation.

6- Prendre soin des personnes dépendantes, malades, des époux, enfants, pères, mères et autres parents ayant des situations difficiles physiques ou psychiques… Même des plantes vertes ! Prendre soin est considéré comme la vocation, la destinée de la femme. Si elle ne s’y plie pas, elle sera traitée de fainéante. En revanche, si l’homme ne s’applique pas à prendre soin des gens, des choses…, c’est parce qu’il a une mission supérieure, d’autres tâches plus importantes.

7- Dépendre de, ne pas avoir une vie propre, manquer d’autonomie, d’indépendance dans la pensé et dans l’agir. On dit « qui dépend d’une autre personne ne se trompe jamais ».

8- Pardonner, toujours pardonner, quelle que soit l’offense ou l’affront, y compris au violeur dans le cas d’agression sexuelle.

9- Être humble, femme discrète, modeste, attentionnée, ne pas attirer l’attention sur elle, invisible, recluse dans le foyer (la femme « ange du foyer »), cela veut dire, en synthèse, s’humilier. 

10- Renoncer au plaisir, à profiter de la vie, au loisir, à se relaxer. On dit : « La femme se doit d’être travailleuse, toujours occupée. »

 

Décalogue alternatif de l’éthique de l’émancipation des femmes :

1- Résister au patriarcat, à la misogynie, au sexisme, à l’endoctrinement et ses impositions. Le patriarcat est une prison dont il faut se libérer.

2- Se rebeller contre l’arbitraire imposé aux femmes comme une vérité. Mary Wollstonecraft affirme : « Les femmes ne doivent se plier qu’à l’autorité de la raison. »

3- Dire non sur tous les plans : sexuel, affectif, intellectuel, moral. « Non c’est non ! »

4- Partager les soins, les tâches domestiques. L’éthique du cœur n’appartient pas par nature aux femmes ; elle n’est pas non plus leur devoir exclusif ; elle doit être pratiquée autant par les hommes que par les femmes.

5- Prendre du pouvoir contre l’exigence qui leur est faite de s’humilier.

6- Être autonome, indépendante : avoir un projet de vie propre. D’après Mary Wollstonecraft : « L’usage de la raison est la seule chose qui nous rend indépendantes. »

7- Exiger le pardon devant les agressions, exiger la repentance, le dédommagement, l’engagement à changer comme conditions nécessaires pour pardonner.

8- Affirmer et défendre son corps. Eduardo Galeano explique : « La science dit : le corps est une machine. Le marché dit : le corps est une affaire. L’Église dit : le corps est un péché. Le corps dit : je suis une fête. »

9- Défendre l’égalité entre les hommes et les femmes. Mary Wollstonecraft l’affirme : « Les inégalités entre les hommes et les femmes sont aussi arbitraires que celles qui font référence au rang, à la classe, aux privilèges. »

10- Avoir le sens de la fête : profiter, jouir de la vie, de l’amitié, du travail.

 

Juan José Tamayo

Derniers ouvrages : Teologías del Sud (Théologies du Sud) ; El giro descolonizador (Le tournant décolonisateur) ; ¿Ha muerto la utopía? ¿Triunfan las distopías? (L’utopie est-elle morte ? Les distopies triomphent-elles ?) ; De la Iglesia colonial al cristianismo liberador en América Latina (De l’Église coloniale au christianisme libérateur en Amérique Latine).

Commentaires

Auteur du commentaire: 
Anne-Marie Lesage de la Haye

Tout en étant d'accord dans les grandes lignes, je me demande comment on peut traduire ce "décalogue" en actes concrets. Et surtout, je trouve étonnant (pour ne pas dire plus) que la recommandation de "affirmer et défendre son corps" n'arrive qu'en huitième place. Pour ma part, j'aurais plutôt écrit "tu aimeras ton propre corps et le corps de tout vivant autant que le tien", en premier commandement.