Le masculin est-il en crise ?

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Comité de la Jupe
Y a-t-il malaise du masculin dans l’Église catholique ? C’est la question d’un jeune chercheur, Antony Favier, agrégé d’histoire, qui s’intéresse à la structuration des rapports hommes-femmes dans l’Église catholique. Et, contrairement aux diagnostics les plus fréquents sur le malaise des femmes dans l’Église, l’auteur pose donc en ouverture que le masculin (non les hommes, mais bien le masculin) serait en crise. Ses réflexions sont consignées dans un récent numéro de la revue dominicaine Lumière et Vie (n° 288, octobre-décembre 2010). Dès le début, l’auteur rappelle, à la suite de la sociologue Françoise HERITIER, que la répartition des tâches dans une société est culturelle plus que naturelle et il caractérise la « phrase culturelle singulière » proprement catholique par l’existence d’un masculin sacerdotal. Analysant alors le « déséquilibre » entre les fonctions reconnues à chacun des deux sexes à cause de ce masculin sacerdotal, il met au jour nombre de paradoxes éclairants. Le premier paradoxe qu’il relève est que, malgré cette prééminence instituée par le sacerdoce, le discours magistériel sur le masculin n’existe quasiment pas. Seule exception, le « Discours à la Fédération internationale des hommes catholiques » de Jean-Paul II, 28 octobre 1978). Il analyse ensuite la dissymétrie « structurelle » du catholicisme, que celui-ci fonde sur la nature et la différence de fonctions qui en découlent. On y retrouve des observations bien connues : le destin féminin, écarté du sacerdoce, est bien plus fondé sur des critères biologiques que celui du masculin, davantage aussi sur de l’inné que de l’acquis. Et d’une façon générale, l’engendrement masculin, lui, est peu valorisé, à cause de la figure de Joseph. La continence féminine s’organise autour de la nuptialité, tandis que celle des hommes fait du prêtre un « autre Christ ». Ainsi les hommes continents sont-ils appelés « pères », ce qui ne les empêche pas de conquérir un certain nombre d’attributs féminins, tels la soutane et la chasuble, et de recevoir un idéal - celui de l’Évangile, manifesté dans des sacrements - fortement investi de féminité : donner la vie (sacrement du baptême) nourrir (eucharistie) guérir et réconcilier (sacrement de réconciliation), sans oublier la recherche de la paix et la préparation des fêtes. Antony Favier en vient ensuite à rechercher les évolutions récentes de ce modèle : est-il en crise ou en recomposition ? Il constate que le mouvement général d’émancipation des femmes qu’ont connu les sociétés occidentales ces récentes années a fait perdre aux hommes leur statut de norme implicite de la société. Ceux-ci, soit l’ont accepté », soit ils ont développé un « masculinisme » qui conteste la perspective féministe et donne aux hommes le statut de victimes du nouvel état de fait. Ce double phénomène semble atteindre aussi la sphère catholique, où l’on assiste conjointement à la promotion des femmes (Pacem in terris, Lumen Gentium, Gaudium et Spes, et à la suite du concile : simplification de la distinction entre ordres mineurs et ordres majeurs, accès des fillettes au service du chœur), et au rappel de la spécificité masculine sacerdotale, en exaltant même récemment sa « virilité ». « Le Christ a besoin de prêtres mûrs, virils, capables de cultiver une authentique paternité spirituelle » dit Benoît XVI (2007, Pologne). Dans ce souci de revalorisation virile, l’auteur voit le retour des vertus mobilisatrices d’un certain sexisme. Parallèlement, le féminisme est vivement critiqué part le magistère et par l’opinion catholique. Cette purification (le besoin d’écarter les femmes), en voulant séparer l’hétérosexualité de l’homosexualité, touche aussi le masculin. A. Favier souligne le paradoxe qu’il y a – un autre - à exalter conjointement la continence masculine et l’hétérosexualité. Alors que, dans un souci pastoral, le magistère souligne que « l’inclination particulière de la personne homosexuelle n’est pas une faute morale » (Cardinal Hume, L’enseignement de l’Église catholique concernant les homosexuels, Documentation Catholique, 2115, Mai 1995), ces personnes sont cependant exclues du ministère sacerdotal (Congrégation pour l’Éducation catholique, Instruction sur les critères ... au sujet des personnes homosexuelles en vue de l’admission au séminaire, 2005). L’ensemble de ces remarques amène l’auteur à confirmer, en effet, que le masculin est bien en crise dans l’Église catholique. Les hommes jeunes sont faiblement attirés par le sacerdoce, tandis que la pratique reste majoritairement féminine. Il explique ce malaise des hommes par la lassitude devant un modèle masculin catholique trop exclusivement sacerdotal. Anne SOUPA Sur la Toile, en tirant le fil de la pelote.
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  • http://www.ish-lyon.cnrs.fr/Evenements/Seminaires_Genre_fr.php
  • http://clio.revues.org/index326.html

Commentaires

@Sanchez sur mai 68 en Pologne: http://www.project-syndicate.org/commentary/skorzynski1/French article de Jan Skórzynski, ancien co-rédacteur en chef de Rzeczpospolita, l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’opposition démocratique polonaise au communisme et sur le mouvement Solidarność. Pour vous ce "printemps 1968" se réduit à l'image qu'en ont donné en France nos médias. Vous semblez ignorer que durant une décennie (le printemps 68 étant le point culminant) une génération a, pour la première fois à l'échelle de la planète, bousculé les schémas établis selon le contexte propre à chaque pays. Il est vrai que si seule la théologie mérite d'alimenter notre regard sur le monde, sur l'humain, cela revient à porter un bandeau opaque. Vous subordonnez ce qui est psy et socio, l'histoire, les sciences, l'économie, le droit, ... à cet axiome. Pour beaucoup de personnes pourtant la théologie n'a de sens qu'ouverte et se laissant interpeler par les domaines de la connaissance? Ce mouvement a commencé bien avant Jésus. Parmi ces personnes on trouve - athées compris- des conservateurs prudents, des avant-gardistes aventureux et dans l'entre-deux tout un continuum. Et, puis, à part, on trouve des obscurantistes appelés aussi sectaires dont la fine fleurs est activiste-extrémiste.

Oui, merci Christine, Indiquer le chemin ne supprime pas la liberté de conscience. Le rôle du Magistère est de nous aider à éduquer notre liberté ! en éclairant notre conscience... et rappelons-nous aussi que seule la vérité rend libre.

@ Aimé: Pour soutenir votre perspective, je souligne l'étymologie du mot "respecter" re-spectare "y regarder à deux fois". Je suggère que vis-à-vis du magistère, nous soyons respecteux. Cela signifierait ne se conduire ni comme des enfants qui se taisent et obéissent, ni comme des ados révoltés qui ont les oreilles fermées mais comme des adultes qui examinent, y regardent à deux fois, discernent et ainsi éclairés décident.

@Jean-Pierre : Dans l’Évangile de Matthieu, Jésus déclare : "Vous avez appris qu'il a été dit : Oeil pour oeil, dent pour dent. Et bien moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre." La signification de cette phrase est très explicite. La plupart des chrétiens estimeront néanmoins que cela n'a pas de sens de l'appliquer littéralement, mais que le sens de cette parole pour leur vie est à discerner par chacun. Pour moi, croire l'Eglise, "credo ecclesiam", c'est aussi croire, sans pour autant l'appliquer au pied de la lettre, que le Magistère peut avoir un sens pour moi. Car je le crois habité par plus grand que lui, par plus grand que toutes ses limites. Prenons par exemple la morale sexuelle promue par le Magistère. D'un point de vue critique (déconstructiviste), c'est une vaste farce : Comment un petit groupe d'hommes ayant volontairement renoncé à une dimension essentielle du vécu humain pourraient-ils établir des normes universelles dans ce domaine sans que leur position ne soit complétement biaisée ? Quelle bonne blague ! Mais, sans le prendre comme une loi contraignante, une personne pourrait néanmoins accepter que ces positions normatives aient quelque chose à lui dire, à lui personnellement, en fonction du concret de son existence. Par exemple un appel à ne pas se laisser instrumentaliser par son conjoint. Bon, tout cela est peut-être complétement à coté de la plaque. D'autres diront qu'il faut obéir, un point c'est tout. Le doigt sur la couture du pantalon, voire sur celle de la soutane. Se soumettre ou se démettre... Mais je trouve que l'on gagne à sortir de cette alternative. En regardant le Magistère comme une parole à incarner dans sa vie, d'une façon propre à chacun.

Aimé dit qu'on pourrait recevoir le magistère comme une parole plutôt que comme une loi. Comme parole, oui quand la magistère fait sens. Le pb est qu'il fait souvent contresens, trop souvent! Et puis, ne reconnaître le magistère que quand il est acceptable en conscience est contraire à sa définition : "AUTORITÉ en matière de morale et de foi de l'ensemble des évêques et spécialement du pape, sur les fidèles catholiques." Autrement dit, soit c'est le peuple des baptisés qui, en majorité, a tout faux, soit ce sont les évêques et spécialement le pape. Quant au mot autorité, il est plus proche de loi que de parole. Bref, sont-ce une partie des évêques et spécialement le pape, ou bien est-ce la majorité de catholiques, qui ne sont plus catholiques? ... un ange passe ...

Votre travail doit être passionnant ! Ne croyez vous pas que l'on pourrait recevoir le Magistère ainsi ? Ce Magistère si dé-constructible, avec ses biais historiques ou sociologiques. Si incarné finalement ? Le recevoir non comme une loi à appliquer, à suivre aveuglément, mais comme une parole. Comme un appel à se remettre en cause. Comme un message dont le sens pour sa propre vie est à bâtir par chaque conscience ?

Il me semble que cette crise du masculin nourrit aussi la bataille Don quichottesque qui est menée contre les gender studies abusivement renommées par leurs ignares détracteurs « théorie du genre ». Il y a là une honteuse manipulations des esprits par des opérations indignes de calomnie, de mensonges, et de stigmatisation menées contre un ensemble de réflexions intellectuelles dont la principale caractéristique est la subtilité, la finesse et l’absence de dogmatisme. Le problème, me semble-t-il c’est que les gender studies sont appuyées sur le même postulat que la défense du célibat sacerdotal (masculin) à savoir que l’être humain n’est pas soumis aux impératifs de sa biologie, en particulier en matière sexuelle. Même postulat, mais conclusions très éloignées ! En conséquence, plutôt que de réfléchir, on fustige, on condamne. Bon sang de bon soir, assène-t-on, un homme est un homme, et une femme une femme, ça se voit entre les jambes ! C’est oublier que chez les êtres humains le premier organe sexuel… c’est le cerveau ! Et reconnaître à l’œil nu un cerveau d’homme et un cerveau de femmes, c’est déjà plus compliqué !

@Christine ; Je suis conscient de la complexité des gens mais l’analyse qu’Antony Favier fait ne me semble pas correcte. Et si j’ai parlé de Mai 68 c’est parce que c’est en Mai 68 que les mouvements d’émancipation des femmes et leur excès sont apparu. Evidemment qu’il y a une crise du masculin parce qu’il y a eu une crise du féminin lorsque l’un est en crise l’autre l’est absolument. Pour moi s’il y a vraiment un problème de femme dans l’Eglise comme certain le disent il est directement lié au sacerdoce ministériel. Dés qu’une femme lève la voix dans l’Eglise on le soupçonne inconsciemment ou consciemment à tort ou à raison de réclamer le sacerdoce ministériel .Et si ce soupçon existe c’est parce qu’il est entretenu par certains théologiens ou théologiennes. Je suis par exemple persuadé que votre combat pour les servantes de messes est compris consciemment ou inconsciemment à tort ou à raison comme un combat pour le sacerdoce ministériel des femmes. Je pense donc qu’aussi longtemps que ce point de la foi catholique et orthodoxe ne sera pas une évidence pour toute l’Eglise, le problème continuera d’exister au fur à mesure que les femmes accéderont au poste de pouvoir dans la société .Alors on peut faire tout sorte d’analyse psychanalytique, philosophique, sociologique pour l’expliquer mais il n’en demeure pas moins que la raison principale est purement théologique: "Pourquoi Jésus choisi que des hommes parmi ces apôtres ? Pourquoi Jésus célèbre la cène uniquement avec ces 12 apôtres alors que les femmes disciples sont à Jérusalem ?" Il y a une chose que j’ai constaté c’est que la nouvelle génération des femmes catholique n’a pas les même préoccupations, et ne mènent pas les même combats que leur ainées. Il est par exemple révélateur de constater que les manifestations contre l’avortement sont organisées par les jeunes femmes de 20 à 30ans alors que les contre manifestantes sont nettement plus âgés. Je crois donc que grâce au travail accompli par Jean Paul II on est entrain de sortir de cette crise du masculin et du féminin au sein de l’Eglise ou du moins on peut dire que la question des femmes et des hommes dans l’Eglise ne se posera pas de la même façon dans 20ans ou 30ans. C’est du moins mon espérance

Ah, Sanchez, pas de doute, avec vous, le temple est bien gardé et il n'y a que la royale race masculine qui y a accès. Sinon, il est évident que la plus grande majorité des femmes catholique de 20 ou 30ans aujourd'hui, tout simplement ne sont plus catholiques. Il ne reste que l'infime minorité de celles qui pour des raisons qui sont les leurs choisissent d'agréger à l'antique modèle patriarcal. Nous avons perdu toutes les autres. Et le corollaire, c'est que nous perdons aussi les jeunes hommes du même âge qui eux non plus ne veulent pas de cette vieille image de la masculinité. Les jeunes hommes et les jeunes femmes de ces âges veulent vivre comme des partenaires. Ils ne veulent pas être assignés à des rôles sociaux. Nous allons vers une fossilisation du catholicisme.

J'ai le chance d'être l'éditrice de Joseph Doré, qui vient de publier une autobiographie: "À cause de Jésus", chez Plon (avril 2011). Il y relate en particulier sa "traversée" des théories de la déconstruction dans les années 70, sa fréquentation de Lacan, Derrida, Foucault, Althusser… et comment la question de la "reconstruction" a trouvé pour lui une issue dans la rencontre de Ricoeur et de M. de Certaux, précisément dans cette offre d'une parole qui toute herméneutique étant faite, nous échappe, nous rejoint et nous appelle. Ce sont des points dont je me suis longuement expliquée avec lui afin de rendre son propos (savant et complexe) accessible au lecteur. Ce faisant, j'ai beaucoup appris, et surtout observé que ce que je pressentais sur l'originalité de la parole qui est au coeur du christianisme comme radicalement originale et finalement libératrice avait été admirablement repéré et explicité par ces grands penseurs. Je reprend sans problème votre expression: "habitée par infiniment plus grand qu'elle".

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