Longtemps après la vérité : la réconciliation ?

Auteur.e: 
Gildas Labey
Date: 
08/03/2019

 

Si les abus et les crimes sexuels commis au sein de l’Eglise catholique nous indignent tant, ce n’est pas seulement qu’ils pervertissent et trahissent de la façon la plus extrême le message évangélique qui la fonde, ce n’est pas non plus simplement qu’ils signent l’inconséquence et la violence de sa doctrine sexuelle, mais c’est aussi et surtout que, ne lésant pas un « avoir » quelconque, ils blessent et profanent et nient ce qui constitue l’humanité dans l’intime d’un être, dans sa pudeur essentielle, dans sa dignité faite corps – et nous sommes vraiment bien proches d’une sorte de crime contre l’humanité.

 

Ces actes sont-ils ou non réparables ? Une réconciliation entre le criminel et sa victime est-elle seulement imaginable ? Et voici que, déjà, l’Eglise fait repentance et demande pardon pour ce qui a été commis, organise des célébrations « réparatrices », en présence de victimes, mais en l’absence des criminels. Est-ce seulement adéquat ? Et la voix des victimes se fait-elle entendre publiquement, pour accorder ou refuser le pardon ? 

 

Pourtant, imaginer une forme et un sens liturgiques, symboliques pour un rituel où sont co-présents la partie responsable et la victime est loin d’être insensé. Mais pour qu’un tel rituel, une telle « célébration » ne soient pas, comme on l’a dit, une insupportable mascarade, il est impératif de les faire précéder d’une étape essentielle, peut-être le plus souvent impossible, tant elle est exigeante et coûteuse : l’épreuve de la rencontre, qui est elle-même épreuve de vérité.

 

Face aux faits qui nous ont été révélés, nous sommes pleinement du côté des  victimes, et comment ne pas maudire les criminels ? Nous réclamons la justice et la juste peine. Mais il n’est pas inutile de méditer et réfléchir à partir de l’immense démarche qui fut celle de la commission Vérité et Réconciliation, que, de 1993 à 2003, présida Desmond Tutu en Afrique du Sud.  Il s’agit de supprimer l’Apartheid, ce crime contre l’humanité, de rendre possible, par un peuple réconcilié, la reconstruction de la société. Reprenons brièvement quelques éléments d’un point de vue qui fut à l’origine de la justice reconstructive, en pensant à la pertinence qu’il pourrait revêtir pour les situations qui aujourd’hui nous tourmentent.

 

Il faut ressaisir les significations possibles du crime. Qu’est-ce qui fait le mal du crime, de l’abus etc ? La désobéissance à la loi divine, à la loi civile ? La blessure de l’Eglise ? La perversion ou le cynisme du criminel ? Si, en décalant le regard, on fait apparaître que le mal du crime réside centralement dans la profanation, la violation d’une relation, dans l’annihilation de l’autre, alors c’est un changement considérable qui s’opère, et nous désoriente. Car la réparation cesse d’être conçue sous l’angle pénal, pénitentiaire, pénitentiel… Comment réparer en vérité et faire justice de façon accomplie, sinon en restaurant la relation brisée ? Comment avoir des chances de faire advenir une telle « restauration », d’ouvrir une relation nouvelle entre la victime et le criminel, sinon en entrant dans le vis à vis d’une rencontre ? Il faut penser cela comme une épreuve majeure, et comme la peine elle-même, qui se suffit : épreuve publique, régulée par la Justice civile, où chaque partie est là en son propre nom, dans la nudité d’un face à face qui en quelque manière va surmonter la tentation de la vengeance. Chacun.e rapporte son expérience des faits, pas seulement sous l’angle du souvenir, mais dans une anamnèse active, qui tente ainsi de remonter aussi loin que possible aux commencements.  On dit comment on en est venu à faire ce qu’on a fait ; on dit sa culpabilité et sa honte. On dit ce qu’on a subi, sa souffrance, sa colère.  Nulle échappatoire possible, institutionnelle ou autre. Se construit dès lors le récit d’un passé commun, par lequel on « transforme la souffrance en malheur », comme on l’a écrit, et grâce auquel peut se redessiner un avenir commun. Ensemble plongés dans cette honte, cette culpabilité et ce malheur, ensemble et nécessairement accompagnés il faut en sortir, et chacun se réconcilier aussi avec soi-même. 

 

On indiquait plus haut que cette démarche extraordinairement éprouvante pourrait bien s’avérer souvent impossible. Pourquoi ? C’est que le criminel n’est pas seul dans l’affaire, en un double sens. D’une part, ses actes renvoient à un système qui d’une certaine manière les a autorisés, justifiés, couverts et qui le laissa s’engloutir dans sa perversion. C’est donc aussi l’ensemble de ce système qui est en cause, et qui doit, par la médiation de ses représentants officiels, être reconnu radicalement responsable et coupable. D’autre part, ces agissements ne surgissent pas par hasard. Ils s’inscrivent dans l’histoire de l’abuseur qui, souvent, est un ancien abusé. On mesure alors tout le long, rude et peut-être infaisable mais nécessaire travail pour reconnaître et défaire un terrible déterminisme.

 

Si ce scénario parvient à se réaliser, alors, et mais alors seulement, en l’inscrivant dans une liturgie construite et vécue en Eglise, on peut symboliser en vérité cette histoire et ce drame, les relier à des textes fondateurs et, qui sait, avec le psalmiste, rendre grâce pour avoir été sauvé de l’abomination de la désolation. On dira qu’on n’en est vraiment pas là et que tout ce discours est un rêve pieux. Certes. Mais le pire n’est pas toujours sûr…

 

© User:Colin / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0
Escalier à spirales des musées du Vatican