Nous en avons marre!

Rubrique: 
Auteur.e: 
Monika Hungerbühler, Jacqueline Keune
Date: 
23/04/2019
Crédit: 
Photo by Katarzyna Kos on Unsplash

 

 

     Des théologiens et des théologiennes rencontreront dans les semaines à venir Mgr Félix Gmür, évêque de Bâle. Voici la lettre de soutien qu’elles appellent à signer, ainsi que deux documents qui aident à comprendre le contexte. Ce sont les  réactions de plusieurs personnalités féminines à la démission de théologiennes suisses, il y a quelques mois.

 


 

« L’égalité des chances et des droits dans l’Eglise »

Réaction de Monika Hungerbühler et Jacqueline Keune le 2 décembre 2018 à la démission collective de l’Eglise catholique-romaine de six femmes, réaction soutenue par plus de 300 théologien(ne)s et responsables pastoraux/les

 

 

Nous en avons marre ! 

Propositions concrètes en vue de l’entretien des théologiennes signataires avec Mgr Félix Gmür et le vicaire général Markus Thürig mi-juin 2019 – à la demande des invitées – en dehors de l’Ordinariat soit au Couvent Nom de Jésus, religieuses capucines, un lieu de femmes qui respire l’ouverture et l’espace

 

Nous en avons assez que les mêmes préoccupations soient au programme de l’Eglise depuis des décennies et que les intentions de réforme ne soient pas prises au sérieux !

 

C’est pourquoi, nous demandons à Mgr Félix Gmür et à tous les évêques suisses, individuellement et collectivement de tout mettre en œuvre en vue d’une autre Eglise non cléricale, totalement paritaire et d’une nouvelle crédibilité,

 

1. qu’ils exigent de Rome avec fermeté une révision fondamentale du droit canon et de la Constitution de l’Eglise (droits fondamentaux, séparation des pouvoirs) garantissant l’égalité juridique contraignante et des structures non-discriminatoires ;

2. qu’ils n’attendent pas seulement des réponses de l’Eglise universelle, mais – malgré les directives de Rome selon leur conscience  – qu’ils assument leur propre responsabilité et mettent en œuvre des solutions régionales ;

3. qu’ils s’assurent que toutes les réunions du clergé abordent des étapes concrètes de décléricalisme et que les effets dévastateurs d’une image d’un Dieu patriarcal soient révélés ;

4. que chaque abus de pouvoir ecclésiastique-professionnelle ou de position propre à satisfaire des besoins personnels,  la mise de côté de personnes et la dissimulation entraînent des conséquences pour les concernés – indépendamment de leur rang ;

5. qu’ils ne consacrent plus d’hommes au diaconat ou à la prêtrise jusqu’à ce que l’accès à ces ministères soit ouvert aux femmes ;

6. qu’ils s’efforcent de repenser fondamentalement les ministères ordonnés, qu’ils ébauchent de nouvelles perspectives et que par-dessus tout ils les libèrent de tout cléricalisme ;

7. qu’ils réfléchissent si  les appels à la prêtrise existants mais aussi manquants sont signe de Dieu et que la force de l’Esprit peut avoir d’autres intentions que simplement sauver le passé pour le futur ;

8. que l’orientation sexuelle et l’état civil ne jouent aucun rôle dans l’engagement et l’attribution de la « Missio » et que les mandats ecclésiastiques ne dégénèrent pas en instruments de pouvoir ou de contrôle ;

9. que personne ne soit exclu/e  de la table de communion mais qu’au contraire tous soient explicitement invités ;

10. qu’aucun emploi dans la pastorale  soit proposé exclusivement  aux prêtres et que ces derniers pourraient le cas échéant être subordonnés  aux théologiens et théologiennes ;

11. que les assistants/es  pastoraux/les ne soient pas menacés/es de renvoi lorsqu’ils/elles émettent des critiques ou qu’ils/elles entrent en résistance mais qu’ils/elles soient vus/es comme expression de leur engagement ;

12. que l’égalité totale femmes - hommes, personnes ordonnées ou non devienne un thème récurrent dans les cours de formation et de perfectionnement et que des modules obligatoires soient développés ;

13. qu’ils créent les bases nécessaires pour que l’égalité ne soit pas laissée au hasard, ni à la chance ou à la malchance lors de l’attribution personnelle d’un emploi ;

14. qu’ils se distancient publiquement et sans équivoque des déclarations de Rome discriminant, voire criminalisant les femmes (avortement en tant que meurtre commandité, etc.) ;

15. qu’il n’y ait plus de places dans les espaces sacrés réservées aux prêtres, mais que le peuple de Dieu soit toujours consciemment et symboliquement présent dans le chœur/vers l’autel en tant qu’espace liturgique de tous ;

16. que non seulement, ils tolèrent mais qu’ils encouragent la libre formulation des prières liturgiques adaptées et que la lecture de l’Evangile au cours de la célébration de l’Eucharistie ne soit pas liée à une formation théologique et surtout pas à l’ordination;

17. que la prière eucharistique  universelle – en tant qu’expression de prière de toute l’assemblée – ne soit pas prononcée uniquement par le prêtre ;

18. qu’ils demandent qu’aucune célébration ne soit proposée et aucun papier d’Eglise ne soit édité exclusivement sur la base d’hommes et des images d’un Dieu masculin car « si Dieu est un homme, alors l’homme est Dieu » (Mary Daly), et que par conséquent, on ne parle plus d’une « sainte » Eglise catholique ;

19. qu’ils s’engagent – au cours des deux prochaines années –  à un processus de réforme, également avec d’autres évêques et qu’ils posent des premiers signes encourageants ;

20. qu’ils comprennent l’obéissance dans le respect de l’Evangile et du peuple, en particulier des défavorisés et que leur préoccupation principale ne soit pas la survie de l’Eglise mais bien la question comment le message de Jésus peut se vivre aujourd’hui et comment la base de notre foi peut être transmise aux femmes et aux hommes et dans le monde.

 

Nous attendons une transformation fondamentale de notre Eglise qui soit orientée vers  le message de Jésus et à sa pratique de la justice prophétique du royaume de Dieu, non seulement de la part des évêques mais également de nous-mêmes. C’est la tâche de toutes et tous d’œuvrer à cette transformation compte tenu des lieux et des possibilités de chacun/e. Parallèlement aux efforts de nos évêques, en tant que femme et non consacrée, nous ne voulons pas seulement attendre d’être prises au sérieux dans notre dignité et selon nos compétences mais nous voulons aussi :

 

  • nous sentir équivalentes dans nos rapports avec les hommes et les personnes consacrées ;
  • nous rendre mieux compte que nous portons aussi en nous des éléments qui soutiennent le système d’injustice ecclésiastique et nous voulons créer et concrétiser ensemble des utopies d’une Eglise non dominatrice ;
  • vivre une attitude d’égalité dans nos propres relations et faire tout notre possible pour ne pas contribuer à une différenciation des pouvoirs par rapport aux autres ;
  • rendre nos pensées, nos paroles et nos actions plus cohérentes selon notre appel fondamental à la liberté de fille et de fils de Dieu que nous comprenons comme un espace de décision et de responsabilité ;
  • ne pas nous orienter sur ce que nous avons le droit de faire, mais sur ce que nous comprenons et vivons comme mission dans nos lieux de vie ;
  • envisager comme signe de notre protestation et surtout de notre solidarité avec ceux qui sont exclus depuis des décennies, de ne plus communier tant que l’exclusion à la table de communion n’est pas levée et que nous pourrons toutes et tous participer ensemble au partage du pain et du vin ;
  • nous laisser guider par le mandat et l’engagement des Ecritures : femmes ou hommes, catéchistes, lectrices ou cardinaux, nous sommes des collaboratrices à part égale dans la joie de l’Evangile. Une des joies de notre vie que nous ne voulons pas perdre !

 

Marie-Theres Beeler, Angela Büchel Sladkovic, Nico Derksen, Monika Hungerbühler, Jacqueline Keune, Elke Kreiselmeyer, Felix Senn

 

28. März 2019

Traduction Mariette Mumenthaler

 


Lettre d’accompagnement pour la rencontre avec F. Gmür (sujets qui seront abordés) 

Pour une solidarité avec les théologiennes et les théologiens

qui rencontreront Mgr Félix Gmür mi-juin 2019

 

Chères collègues,

Chères femmes et hommes,

Je voudrais m’adresser à vous avec une préoccupation qui m’est très importante en tant qu’assistante pastorale parce que je me soucie des personnes - des enfants, des femmes et des hommes - qui sont concernés/es.
Dans le document (en annexe « on en a marre ») vous verrez que nous avons travaillé à sept.

Il y a eu tellement d'initiatives de réformes d'Eglise – plus ou moins grandes - notre papier est une nouvelle tentative de cette longue série à relever l'inégalité dans notre Eglise et de dire que nous voulons être une Eglise sans abus de pouvoir, sans exclusion, sans injustice.
 
Aucun/e de nous sept ne croit qu'à partir de juillet, nos évêques ne consacreront plus de prêtres, tant que les femmes seront exclues des ministères ordonnés. Aucun/e de nous ne croit qu'à partir de juillet, toutes les chrétiennes et tous les chrétiens de notre pays célébreront ensemble le repas du Seigneur. Néanmoins, nous maintenons nos arguments, car pour nous une autre Eglise (tout comme un autre monde) ne peut se concevoir sans horizon utopique, sans rêves et sans images de ce que nous voulons qu’elle soit.
 
Nous avons beaucoup discuté sur les  mots - "demander", "exiger", et ne serait-il pas plus sage d'écrire "demander" ou "attendre". Mais ensuite, nous avons décidé que nous voulions être clairs/es et concrets/es, parce que nous refusons de considérer les enfants et les adultes comme des objets, parce que nous refusons l’exclusion de personnes innocentes, parce que la discrimination dont nous sommes victimes, juste parce que nous sommes des femmes, c’est la réalité et ça depuis des décennies. Derrière ces faits réels, il y a une montagne de récits personnels de souffrance auxquels nous ne voulons plus et que nous ne pouvons plus rester insensibles par prudence et timidité ; nous voulons répondre par des demandes réalisables et œuvrer par petites étapes pragmatiques.
 
Je vous suis très reconnaissante de votre soutien personnel et de votre solidarité pour une plus grande égalité des membres de notre Église; également pour des voix courageuses provenant des Facultés de théologie.
Chaque signature renforcera notre soutien lors de nos conversations avec l’évêque Felix Gmür et le vicaire général Markus Thürig en juin.

Bon dimanche à tous

Elke Kreiselmeyer
Responsable pastorale Leimental / diocèse de  Bâle

 


 

Réaction à la démission de l’Eglise de six femmes (2 théologiennes, 3 politiciennes et une engagée dans le développement au niveau national)

 

Une église égalitaire et paritaire
 Bien avant que les femmes ne se soient détournées de l'Église catholique romaine, c’est cette dernière qui s’en est détournée. Et même si les femmes s'étaient exclues superficiellement de l'église : elles étaient déjà fondamentalement exclues. Pendant des décennies, elles ont été solidaires d'une institution qui ne l’a jamais été avec elles. Et même si nous comprenons bien qu’il existe une période d’injustice qui peut user les personnes  et leur faire perdre tout espoir d’un changement: de même que nous n’acceptons pas les injustices dans le monde, autant nous refusons celles dans notre propre église et nous nous tenons à l’exigence d’une égalité de droits – une attitude fraternelle dans la parité des personnes.

 
Les femmes écoutent – les hommes distribuent l’absolution.
Les femmes cuisent le pain – les hommes le consacrent.
Les femmes accompagnent les malades jusqu'au seuil de la mort – les hommes donnent le sacrement.
Les femmes cultivent la relation – les hommes se prononcent sur le partenariat et la famille.
Les femmes interprètent les Écritures le dimanche – les hommes définissent les textes.
Les femmes remplissent les bancs – les hommes prennent les décisions.
Les femmes sont co-signifiées – les hommes sont nommés.

Les « services » en grande partie aux femmes, les ministères aux hommes. Et plus on monte, plus le masculin  domine. Et même s'il y a des femmes qui sont responsables de paroisses et des hommes qui nettoient les sols d'église, ce sont surtout les femmes qui servent, et surtout les hommes qui dirigent. Non pas parce qu'ils sont mieux formés, doués ou appelés, mais simplement parce qu'ils sont hommes. Ce qui n'est pas le mérite de l'un ou l'échec de l’autre fait la différence cruciale: le sexe.
 
Nous ne pouvons pas comprendre comment le pape François s'est plaint dans Amoris laetitia des conditions misogynes dans le monde, soulignant l'égalité de la dignité des femmes et des hommes, et d’autre part avoir si peu de sens et de conscience de la dignité de la femme dans sa propre maison. Nous ne pouvons pas comprendre comment il peut nommer les violations des droits humains commises par d’autres tout en dissimulant les actes commis à la maison.

Non seulement le cléricalisme est un grand mal, mais aussi et surtout un aveuglement. Cette incapacité de l’Église institutionnelle de reconnaître ses structures malades et génératrices de maladie et en même temps participer ainsi à un «ordre» du monde, les blancs, les riches, les hétérosexuels et les hommes considérés encore aujourd’hui comme des personnes plus précieuses que celles de couleur, les pauvres, les homosexuelles et les femmes.
 
Car pour combien de temps l'Église institutionnelle pourra-t-elle avancer des vérités éternelles et – malgré les connaissances actuelles – s'accrocher au fait que Dieu veut que les femmes restent à bien des égards sans voix et invisibles? - Pour combien de temps l'Eglise institutionnelle – malgré les connaissances actuelles – pourra-t-elle recourir "au Seigneur" pour justifier l'exclusion des femmes?
« L'Eglise, par fidélité à l’exemple de son Seigneur, ne se considère pas en droit d'admettre des femmes à la prêtrise", dit la Déclaration Inter insigniores.
Depuis des décennies, nous demandons: par fidélité à l’exemple de « quel » Seigneur?
Ce Seigneur, qui annoncé par la Ruah, possède la force spirituelle féminine de Dieu? Cet homme qui est né d'une femme? Cet homme  qui ne pouvait  supporter des femmes courbées? Cet homme  à qui une femme – une incroyante, une Cananéenne – a enseigné sa foi et qui a accepté l'onction d'une autre? Cet homme qui a eu sa plus longue conversation avec une femme et qui a parlé de théologie auprès du puits? Ou cet homme qui, en tant que Ressuscité, n'a pas d'abord rencontré l'un des Douze, mais une femme?

Mais on peut le tourner et le retourner : au début de l'Eglise, disciples au féminin et apôtres au féminin, diaconesses, responsables de maison et de communautés pastorales. Et dès le début, reconnaissance et estime pour la responsabilité prise par les femmes et l’annonce faite par des femmes.
 
L’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une question de sympathie, de bienveillance masculine, de miséricorde papale, de concessions, de faveurs et de miséricorde, accordés l’une à l’autre, mais une question de justice - même divine. Et plus l'égalité est réalisée, plus la volonté de Dieu est réalisée. Une volonté qui a créé femme et homme à l'image de Dieu.
Toute discrimination contre des personnes contredit cette volonté et ne devrait jamais faire partie de l'enseignement et de la pratique de l'Eglise. Une église dans l'esprit de Jésus ne peut être qu'une communauté juste et solidaire.
 
De même que l'Église appelle les gens à la conversion depuis des siècles, nous appelons l'Église à se convertir, en bannissant toute dégradation des femmes, des hommes, au niveau de  leur pensée, leur foi, leur parole, leur écriture et leur pratique.

Nous voulons une Eglise dont l’enseignement et les structures contribuent à un plus de liberté et de vie, dont les pratiques et la pensée ne blessent personne et dont la justice du droit de l’Eglise mérite ce nom. Nous voulons une Eglise où les femmes peuvent s’exprimer à tous les niveaux, une Eglise qui permet aux femmes de dialoguer,  de participer et de décider à tous les niveaux, qui a le souci de valoriser les sentiments, les expériences et les compétences des femmes, qui se réfère à une riche tradition religieuse féminine, qui célèbre le divin à travers diverses images, qui reconsidère ses relations aux femmes  et qui pratique une culture de l’écoute et du dialogue.

 

Et nous n’attendons pas seulement une conversion des relations des autres mais également de nous-mêmes. La justice ne peut exister que si nous toutes et tous la comprenons comme un devoir et que nous la mettons en lumière dans nos propres lieux de vie et selon nos propres possibilités. Et nous nous souhaitons une conscience plus forte et plus efficace de notre liberté offerte par Dieu « Vous, mes sœurs et frères, vous êtes appelés à la liberté » (Gal 5,13)

Le prix de la liberté est la responsabilité.

Et la liberté, la liberté solidaire prend ses racines dans la justice, elle est le sens ultime de toute action, aussi de toute action d’Eglise.

 

Monika Hungerbühler, théologienne, Bâle

Jacqueline Keune, théologienne Lucerne  Lucerne, le 2 décembre 2018

Traduction Mariette Mumenthaler et Claire Renggli

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Auteur du commentaire: 
Marie-Claire Conus-Voisard

Je découvre à l'instant cet article en allant sur ce site par hasard!
J'apprends donc que vous êtes nombreuses à avoir quitté vos fonctions dans l'Eglise catholique, que vous avez rencontré l'évêque Gmür dans le but de lui faire part de vos exigences. Or, j'habite dans le canton du Jura qui fait partie aussi de l'évêché de Bâle. Malheureusement, nous n'avons pas été informés de vos démarches. Rien n'a paru dans les médias, dans les journaux locaux ou à la télévision. Est-ce sciemment que nous n'avons pas entendu parler de vous, de peur que d'autres femmes s'inscrivent dans votre démarche?
Il est vrai que je ne mets plus "les pieds" à l'église depuis fort longtemps, de plus en plus écoeurée par le comportement de cette Eglise catholique dirigée uniquement par des hommes, infestée de trahisons, de mensonges, et d'agressions de toutes sortes et ne cessant de faire la leçon aux laïcs et aux femmes tout particulièrement. Le pape qui donne l'impression au monde d'être plus évolué que les précédents n'est pourtant pas différent. Il continue de juger et de condamner (surtout les femmes: avortement-contraception) sans jamais voir la poutre qui est dans les yeux des " hommes d'Eglise" et particulièrement de ceux qui dirigent le Vatican.
Cette situation devient de plus en plus insupportable et inacceptable. Elle devrait être dénoncée fermement au comité des Droits de l'Homme.
Merci et bravo pour votre engagement et pour votre courage. N'hésitez pas à faire part de vos démarches et de ses résultats aux francophones de l'évêché de Bâle.
Bon courage et bonne route!

Marie-Claire Conus-Voisard