Suivez-nous ou quittez-nous; une Église du faux dilemme. 

Auteur.e: 
Frédérique Zahnd
Date: 
04/03/2019

 

Suivez-nous ou quittez-nous 

Une Église du faux dilemme.

 

Il existe un paralogisme repéré par les logiciens qu’ils appellent un faux dilemme. Ce raisonnement boiteux consiste à faire croire qu’on n’a le choix qu’entre deux voies, exclusives l’une de l’autre : entre Jules et Jim, entre homo et hétéro, entre fromage et dessert, entre jupe et cerveau, entre être femme et être prêtre.

À tous ceux qui ne sont pas satisfaits du fonctionnement actuel de l’Église, ne présente-t-on pas les choses de cette façon : vous êtes catholique ? Signez ici. Et vous en prenez pour perpète, avec pêle-mêle les sept enfants, la manif pour tous, la prière des mères, les équipes Notre-Dame, les mères pondeuses et les pères assignés ; il faudra supporter et faire supporter sans divorcer la violence de relations mortifères et sans issue, accepter des rituels largement incompréhensibles, des séminaristes dont on ne questionne pas les embarras sexuels, des prêtres dont on ne veut pas voir la solitude, le cléricalisme, la culture du secret, et le silence, le satané silence (n’évoquons même pas les scandales pédophiles, et prenons le cas d’un catholique innocent et qui n’écoute pas la radio). Vous êtes sur ce bateau à la dérive, ce radeau qui ne veut accoster nulle part, s’éloignant des côtes de l’humanité ordinaire, et au bastingage duquel finalement les prêtres, et toute la pastorale à la manœuvre sont obligés de se pencher dangereusement pour repêcher les perdus, les découragés, les noyés ou les évadés. Voilà votre héritage. C’est à prendre ou à laisser.

Et si vous vous récriez, si vous vous étonnez, si vous chantez les louanges d’un autre catholicisme : les plus petits d’entre les miens, les cassés, les fêlés, les alcooliques, les divorcés, les homos… Eux, ils n’auront pas d’héritage ? Et saint François, qui pactisait même avec les loups ? Si vous vous indignez du célibat des prêtres comme invention tardive, si vous argumentez : mais le Christ et les femmes ? La misogynie n’est-elle pas le fait de toutes les religions, sauf du Christ ? Alors on vous répond : si vous n’êtes pas contente, faites-vous donc protestante. Argument qui nous rappelle curieusement celui-ci : "America, love it or leave it." Il s'adressait aux opposants à la guerre du Vietnam… Tel est le ressort du faux dilemme :  tentative d’intimidation. Interdit de penser.

Et la beauté, elle n’est qu’à vous ? Et la splendeur catholique, celle de Giotto et de Palestrina ? J’en veux ! Et cette formidable gouvernance mondiale, cette influence chrétienne sur tous les continents, l’Église, seule institution adaptée aux problèmes globaux que va devoir affronter l’humanité, et ce nom d’« universel » qui par définition n’exclut personne, et le blanc manteau d’églises que nos ancêtres ont tissé dans toute l’Europe, et la même messe dans le monde entier, le peuple de frères qui m’y attend, et la profondeur des théologiens qui depuis deux millénaires s’appliquent à penser l’impensable – l’Incarnation, la Résurrection… ? Ils sont à vous aussi ? Et cette révision incessante, cette relecture des textes et des témoignages, toute l’intelligence qui a dû batailler pour sortir de l’ornière les esprits embourbés dans les temps ? Vous avez condamné Teilhard, et Chenu, et de Lubac, Bernanos le conservateur a hurlé contre votre iniquité. Vous perdez ceux qui vous sont confiés, vous désespérez les meilleurs depuis trois générations. L’eucharistie, faute de prêtres, n’est plus distribuée aujourd’hui. Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas être prêtre ? Ne voyez-vous pas que l’Évangile s’efface ? Si l’humanoïde nihiliste d’aujourd’hui en a perdu la clef, n’est-ce pas un peu à cause de vous ? 

On vous répond : vous voudriez être une femme libre, et intensément catholique ? On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. 

C’est ainsi qu’un faux dilemme fait foi dans l’institution.

 

Frédérique Zahnd

 

 1 - Le faux dilemme est d’ailleurs mal nommé : un dilemme est un raisonnement dont les prémisses sont contradictoires mais aboutissent toutes deux à la même conclusion. Ici, on devrait plutôt parler de fausse alternative.

 

 

 

 

 

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