Sur un article des Études, « Des femmes avec des hommes, avenir de l’Église »

Rubrique: 
Auteur.e: 
Sylvie de Chalus
Date: 
05/02/2018

 

Anne-Marie Pelletier, universitaire, bibliste, auteure de plusieurs ouvrages, a été lauréate du prix Joseph Ratzinger en 2014, première femme à recevoir cette distinction. Elle a également rédigé le texte des Méditations pour le Chemin de Croix qui a eu lieu au Colisée, à Rome, en avril 2017. En janvier de la même année, elle a donné un article à la Revue Études – repris ensuite dans le numéro hors-série « Quelle place pour les femmes ? » paru en octobre 2017 (p. 205-214). Il est intitulé : « Des femmes avec des hommes, avenir de l’Église », faisant écho, sans doute, à la dernière phrase de l’article de Joseph Moingt, de janvier 2011, repris dans le même numéro : « La femme est et sera l’avenir de l’Église. » Le pluriel s’est substitué au singulier et l’article plaide pour que l’Église respire avec ses deux poumons, le masculin, mais aussi le féminin, étrangement atrophié.

L’article commence, paradoxalement, par un rappel de ce que les derniers papes ont fait en faveur des femmes. La place des femmes au lavement des pieds, geste posé par le pape François le Jeudi saint, dès le début de son pontificat, mais auparavant, tout ce que ses prédécesseurs ont fait, le « message aux femmes » de Paul VI, à la fin du Concile, la promotion de plusieurs femmes au rang de docteurs de l’Église, les textes qui leur ont été consacrés. Or, pour les sociologues, ces années ont été aussi celles de leur désertion massive du corps ecclésial. On a coutume d’évoquer l’encyclique Humanae vitae, ressentie par les femmes comme une intrusion dans le domaine de l’intime. L’auteure ajoute les discours stéréotypés sur la féminité, valorisant la maternité ou son contrepoint, la virginité consacrée, le tout sur fond de mariologie parfois outrancière, le recours au registre du sublime de la condition féminine, discours qui masque mal une hiérarchie entre les sexes. À l’intérieur de l’institution, cette fois, les décisions entre les mains d’un pouvoir clérical masculin, qui vit mal, par ailleurs, les changements de société et la crise de l’identité masculine.

C’est ce dernier point que développe A.-M. Pelletier dans le paragraphe intitulé « L’émancipation des femmes, une menace ? ». Elle montre qu’il faut prendre au sérieux le lien, qu’établissait déjà J. Moingt, entre l’émancipation des femmes et le déclin de l’Église catholique, comme si le modèle de l’Église, structurellement, était un ordre social dans lequel les femmes sont des mineures. S’il y avait bien collusion entre le théologique et une semblable anthropologie, on pourrait alors considérer l’Église comme une construction idéologique, « appuyée à des représentations et des intérêts simplement humains ». C’est une possibilité redoutable.

A.-M. Pelletier montre, dans le paragraphe suivant, que l’Église a les ressources qui permettent de répondre à ce nouvel état de fait. Elle rend hommage à l’historienne Lucetta Scaraffia, responsable du supplément de l’Osservatore romano, consacré à la vie des femmes, qui a montré que l’Église, dès les origines et au cours de son histoire, s’est souciée de la dignité des femmes, en rendant le mariage indissoluble, par exemple, les protégeant des caprices masculins de la répudiation, en favorisant la vie religieuse féminine, qui leur permettait d’être femmes en-dehors du mariage et de la maternité. C’était déjà acquérir une certaine autonomie. On peut alors considérer que le christianisme a, en lui, des ressources pour répondre aux questions posées par les nouvelles configurations dont nous sommes témoins, à condition de ne pas essentialiser une certaine anthropologie.

Quelques pistes sont proposées, dans le fonctionnement interne de l’Église : d’abord, voir les femmes, les voir vraiment, actives au service de l’Évangile, les écouter aussi, alors que, dans l’Église, les hommes parlent d’elles et pour elles, sans leur laisser exprimer ni ce qu’elles pensent ni ce qu’elles vivent. Leur laisser de la place dans les lieux de pouvoir, exclusivement masculins. Certaines nominations de femmes, à la Commission théologique internationale, à la tête d’une université pontificale vont dans ce sens, malgré les fortes résistances que ces nominations entraînent. Une ecclésiologie renouvelée ensuite, en échappant à l’obsédant souci des vocations sacerdotales, au profit d’une théologie des laïcs, dans leur vocation baptismale. Il faudrait alors reprendre l’encyclique Lumen gentium. On pourrait aussi penser une mission, œuvre associée des unes avec les autres, se souvenant qu’il y a un unique baptême et une commune vocation finale. A.-M. Pelletier termine enfin son article sur la question des ministères, considérant que la demande féminine du sacerdoce témoigne d’une sorte de cléricalisme dont elle se démarque. Elle évoque discrètement ce que pourrait être une « diaconie de la Parole », qui ne serait pas réduite à la question du diaconat pour les femmes. Faut-il alors penser au ministère institué de lecteur ? Les propos ne sont pas suffisamment explicites, mais on peut le penser.

Cet article, très nuancé, met bien en évidence la situation des femmes dans l’Église, en montrant les dérives cléricales, sans polémique, mais avec une ferme netteté, en proposant aussi une théologie renouvelée du laïcat, dans la ligne de Lumen gentium, avec une piste intéressante en ce qui concerne la diaconie de la Parole. Deux points sont particulièrement importants, le risque qu’une théologie devienne une idéologie – ce dont nous avons été témoins dans l’Église de France depuis deux décennies avec l’image du Christ-Époux et de l’Église-épouse, sans cesse rappelée au détriment d’autres images bibliques qui la tempèrent, fondant théologiquement une hiérarchie entre les sexes. La proposition d’une diaconie de la Parole, qui permettrait aux femmes de s’exprimer dans l’Église, alors qu’elles sont publiquement réduites au silence et à l’invisibilité, plus encore aujourd’hui qu’il y a deux décennies, et ceci, en contradiction avec les valeurs de la démocratie, c'est-à-dire la libre expression des citoyens dans l’espace public, indépendamment de l’appartenance à un genre.

On voit mal, en effet, le catholicisme continuer à irriguer en profondeur l’Europe en gardant une structure aussi patriarcale. En même temps, il n’y a pas vraiment lieu d’être optimiste. En France, le catholicisme le plus visible est un catholicisme identitaire qui se satisfait fort bien d’une structure patriarcale, qu’il a lui-même contribué à renforcer. Les évêques, au sein de la Conférence épiscopale, sont divisés, à plus forte raison sur un sujet aussi brûlant. Pour avoir une amélioration, et une certaine homogénéité sur l’ensemble du territoire national(1), il faudrait, sur des sujets qui sont de leur ressort, comme la visibilité des femmes dans la vie liturgique, une analyse de la situation, dont les conclusions soient partagées par tous, et une volonté commune, ce qui est loin d’être le cas. Les évêques doivent aussi tenir compte de la sensibilité des jeunes prêtres, dont une grande partie est issue de milieux sociaux conservateurs, et leur tâche est aujourd’hui si lourde, que cette question est ressentie comme « une question de femmes », c'est-à-dire une question secondaire.

En même temps, l’émancipation des femmes est un mouvement historique dont le dynamisme est lancé ; elle va continuer à se faire, la plupart du temps en-dehors de l’Église et souvent contre elle. L’Église catholique ne sort pas d’une représentation de « la femme » très datée, dont l’anthropologie remonte aux temps bibliques, en contexte patriarcal, qui ne correspond ni aux aspirations des femmes de la modernité ni à ce qu’elles vivent dans la société civile, en termes de fonctions et de responsabilités. Elles ne se reconnaissent pas dans ce miroir d’elles-mêmes qui leur est tendu et vivent mal la hiérarchie des sexes telle qu’elle se donne à voir, de plus en plus prononcée, en des lieux de plus en plus nombreux. Elles sont très nombreuses, sinon à quitter l’Église, du moins à prendre leurs distances, comme le rappelle A.-M. Pelletier, avec tout ce que cela comporte en termes de rupture dans la transmission de la foi aux générations suivantes. Or seuls les milieux universitaires, et, sans doute, certains ordres religieux, comme les Jésuites et les Dominicains, ouverts aux sciences humaines, ont conscience de l’importance de la question et de l’urgence d’une réponse. Il faut espérer que cet article des Études – comme le numéro spécial consacré aux femmes à l’automne 2017 – permette une prise de conscience indispensable et, sans doute, déjà bien tardive !

(1) Homogénéité réclamée par l’Association catholique des Femmes dans son Plaidoyer adressé aux évêques en septembre 2015 http://www.voirensemble.asso.fr/modules/kameleon/upload/plaidoyeracfpourlajusteplacedesfemmesdanslesinstancesdecisionnellesdel-eglise-1.pdf

femme et homme lisant la bible
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