Comment un évêque entretient les stéréotypes de genre

Auteur.e: 
Alice Chablis et Maud Amandier

hildegard-von-bingen Hisldegard von Bingen. Miniatur aus dem Rupertsberger Codex des Liber Scivias.
Wikimedia.

 

Á la suite de la chronique de Monseigneur Renaud de Dinechin “Pourquoi les femmes ne peuvent être prêtres ?”, parue récemment dans le journal Paris Notre Dame, Alice Chablis et Maud Amandier, auteures du Déni, une enquête sur l’Eglise et l’égalité des sexes, (éditions Bayard), réagissent. Voici successivement la chronique, puis leur réponse. Pourquoi les femmes ne peuvent être prêtres ? Une question que me posent souvent des jeunes. Avec le sentiment d’une injustice. Une collégienne m’a d’ailleurs exprimé la colère qui la traverse parfois [ : « Je suis parfois en colère contre le Seigneur et je n’ai pas envie de prier. Par exemple je ne comprends pas pourquoi les femmes ont une place si minoritaire dans l’Église. Elles ne peuvent pas être prêtre au même titre que les hommes et dans ma paroisse une fille ne peut pas être enfant de chœur »]. De fait les femmes ne peuvent être prêtre. Est-ce le signe d’une inégalité ? Non. Pour autant, ce n’est pas confortable à vivre, pour la femme comme pour l’homme. De part et d’autre, le soupçon, ou l’instinct de domination sont rapides pour faire de ce mystère un conflit de pouvoir. Jésus accepte qu’on lui donne le titre d’Époux. Car il aime l’humanité, son épouse. A l’autel, le prêtre tient la place du Christ Époux. La femme est visage de l’Église Épouse. On est dans le registre symbolique. Au cœur de la Bible, le Cantique des cantiques initie le croyant au registre symbolique : la présence du bien-aimé et la présence de la bien-aimée. Certaines paroisses ont la bonne intuition, en proposant à des jeunes filles un véritable service liturgique ; tout comme les garçons servent à l’autel. Une lycéenne témoignait de ce qu’elle recevait dans ce service liturgique : « Dans le groupe des servantes de l’assemblée j’ai pu trouver toutes les réponses à mes questions. Non seulement j’ai mieux compris ce qu’être femme signifie mais aussi comment Dieu veut que je le serve. Lorsque j’étais plus jeune je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais pas être enfant de chœur comme mes frères. Peu à peu j’ai compris que nous n’étions pas là pour servir de la même manière, sans pour autant être inférieures ! – elle ajoutait - C’est dans la prière silencieuse, dans le plus profond de mon cœur que je serai pleinement satisfaite ». L’Église est-elle misogyne ? Ses membres le sont parfois. Mais l’Église, quand elle réserve le sacerdoce aux hommes, se situe sur un autre registre. Dans ce registre symbolique, une différence est manifestée, mais l’égalité entre la femme et l’homme n’est pas ambigüe. « Il est grand le mystère de la foi ! » s’écrie St Paul qui ajoute : « je le dis en pensant au mystère du Christ et de l’Église ! »

L'évêque rapporte deux paroles de collégiennes avec les mots typiques d'un homme qui voit les femmes et les filles en fonction de stéréotypes de genre bien marqués et bien "catholiques” : la première a le "sentiment" d'une injustice et se met en "colère". Et pour couronner le tout, elle n’a "pas envie de prier". Mauvaise pente, c'est une petite Eve en germe qui revendique, s'énerve et s'écarte de Dieu.

 Il fait ensuite parler une autre collégienne. Le vocabulaire qu'elle utilise est un concentré des qualités magistérielles attribuées à Marie : elle est dans le groupe des "servantes", elle a compris ce qu'"être femme signifie", et ce que "Dieu veut" pour elle. Elle est différente de ses frères, elle va servir autrement, elle n'est pas « inférieure », et comme Marie, sa prière est "silencieuse, dans le plus profond de [son] cœur". Ainsi sera-t-elle “pleinement satisfaite”. Ce ne sont pas des paroles d'enfants, mais c'est le portrait de Marie tel que les clercs l'ont pensé : silencieuse, servante et obéissante. C'est l'attitude attendue des femmes dans l'Église, mais aussi, selon l'évêque, des petites filles qui doivent l’intérioriser rapidement. D'Eve à Marie, voilà comment l'évêque fabrique et entretient des stéréotypes de genre et formate les filles avant qu'elles ne deviennent des femmes libres (ou pour quelles ne le deviennent pas ?).

Il va plus loin : “De fait les femmes ne peuvent être prêtre. Est-ce le signe d’une inégalité ? Non”. Dire non, c'est, avant même de réfléchir à la question, poser un interdit, un principe, une loi. En effet, c'est une loi de l'Église qui s'énonce dans le Droit canon : “Seul un homme baptisé reçoit validement l’ordination sacrée” (Canon 1024). Cette loi discrimine clairement les femmes : même baptisées, elles sont exclues de “ l'ordination sacrée”. Elle institue une inégalité de fait dans la possibilité d'accéder aux différentes fonctions dans l'Église en raison du sexe. Il s'agit bien d'inégalité et d'injustice. Renaud de Dinechin reprend l'argumentaire des papes pour mieux dévaloriser cette question de l'accès des femmes au sacerdoce : « De part et d’autre, le soupçon, ou l’instinct de domination sont rapides pour faire de ce mystère un conflit de pouvoir ». Cette question qu'il qualifie de "mystère" révélerait “le soupçon et l’instinct de domination” chez qui ? Chez les femmes ? La collégienne qui pose la question serait donc à l'origine de ces mauvais sentiments qui peuvent entraîner l'homme dans “un conflit”. Pourtant il y a bien des pouvoirs concrets liés au sacerdoce que sont la célébration des sacrements, l'interprétation de la parole et la gouvernance. Mais l’évêque les passe sous silence. Les femmes qui constatent cette inégalité montreraient donc leur volonté de pouvoir, un piège qui fait taire nombre de femmes de bonne volonté. Ceux qui exercent le vrai pouvoir réagissent en accusant les autres de le vouloir. Belle manipulation. Ainsi Benoît XVI, à la suite de Jean-Paul II, reprend cette interprétation : “Ces dernières années, on a vu s’affirmer des tendances nouvelles pour affronter la question de la femme. Une première tendance souligne fortement la condition de subordination de la femme, dans le but de susciter une attitude de contestation. La femme, pour être elle-même, s’érige en rivale de l’homme. Aux abus de pouvoir, elle répond par une stratégie de recherche du pouvoir” (Lettre aux évêques sur la collaboration de la femme et de l’homme dans le monde, 2004). Les papes prêtent aux femmes de mauvaises intentions, en les accusant de se positionner dans la rivalité pour défendre leur pouvoir. Ils refusent de voir que la demande des femmes est une simple question d’équité. L'évêque poursuit : “Jésus accepte qu’on lui donne le titre d’Époux. Car il aime l’humanité, son épouse. Á l’autel, le prêtre tient la place du Christ Époux. La femme est visage de l’Église Épouse. On est dans le registre symbolique.” L’utilisation de la métaphore du mariage amène de la confusion. Jésus lui-même ne s’est jamais donné le titre d’époux et n’a jamais parlé de l’Église épouse. Le Cantique des cantiques auquel se réfère l’évêque est un poème sur le désir. En réalité la comparaison du Christ époux et de l’Église (femme) épouse vient de l’épitre aux Éphésiens qui se réfère à la conception patriarcale du mariage au temps de saint Paul où la femme est soumise à son mari. “Époux, épouse”, l’évêque dit utiliser “le registre symbolique”. Le Christ est donc l’époux de l’humanité, de l’Église et l’Église a le visage de “la” femme. La femme serait le symbole de l’Église. Quel est le sens de ces images ? Jésus n’a pas laissé ce signe de l’Époux, mais celui du pain partagé et du don de sa parole et il ne rencontre pas les personnes en fonction de leur sexe.   Que seuls les hommes puissent être ordonnés n'est pas un mystère mais une loi androcentrée qui crée de l'injustice et un appauvrissement de l'Église. Dire que c'est un mystère est un abus de langage qui masque le pouvoir que se sont octroyés les hommes d'Église. Le seul mystère, c'est celui de la foi en Jésus ressuscité, dont il a confié l'annonce aux femmes, au matin de Pâques. Alice Chablis et Maud Amandier www.ledeni.net/

Commentaires

Personnellement, c'est pour cela que je ne me retrouve plus dans l'Eglise. Comment alors nous demander d'évangéliser, c'est à dire de proposer à nos contemporains d'entrer dans cette maison qu'est l'Eglise, alors qu'à l'intérieur on refuse de voir l'injustice faite aux femmes. Si je suis heureuse d'appartenir au Christ, pour rien au monde, je n'inviterais un ou une amie à pousser la porte de l'Eglise, tellement il y a de poussière...Parfois, je me demande même si appartenir à l'Eglise et appartenir au Christ, c'est bien la même chose???Il est grand temps de tout remettre à plat!!! Mais ils sont sourds!!!

A mon propre échelle je voudrais participer à ce débat en répondant à Alice Chablis et Maud Amandier 1)Est -ce que le refus d'ordonner les femmes est une discrimination ? A) Au fond qu'est ce que une discrimination ? Selon une définition du "Défenseur des droits " autorité administrative indépendante « La discrimination consiste à traiter différemment des personnes se trouvant dans des situations comparables ou à traiter de manière identique des personnes se trouvant dans des situations différentes. » .Or pour l'Église l'Homme et la Femme sont différents par nature, complémentaires et égaux en dignité . Légalement on ne peut donc pas dire que l'Église fait la discrimination en réservant le sacerdoce ministériel uniquement aux hommes puisqu'elle considère que l'Homme et la Femme sont différents par nature . Par ailleurs si on accepte cette définition et qu'on maintient malgré tout que cette décision est discriminatoire alors il faudra aussi admettre que Jésus a fait de la discrimination ou alors qu'il a cautionné la discrimination de son époque en choisissant un collège de 12 apôtres exclusivement masculin. Ce que d'ailleurs la première collégienne cité par l’évêque a bien compris. B) Si je peux comprendre qu'on parler du droit des femmes à être des cardinaux , je comprendre moins le droit des femmes à être des prêtres. Parler de discrimination c'est parler d'inégalité de droit .Ce qui revient à faire de la question du sacerdoce ministériel une question de droit . Or c'est vraiment « méconnaître complètement la nature du sacerdoce ministériel que de le considérer comme un droit » .Aucune personne humaine ne peut prétendre qu'il a droit au sacerdoce . « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et établis » Jean 15:16 . 2) Peut -on justifier le refus d'ordonner les femmes ? Pour moi "oui" mais uniquement par des arguments de convenance. Tout attitude du Christ (çàd de Dieu ) ne peut se justifier que par des arguments de convenance .Or qu'on soit d'accord ou pas l'Église considère qu'elle n'a pas inventé le sacerdoce ministériel mais qu'elle répond à la volonté du Christ qui l'a institué même en refusant d'ordonner les femmes . La difficulté des arguments de convenance c'est qu'ils convainquent que des convaincu et des humbles çàd ceux qui ont une confiance dans l'Eglise illuminée par leur foi .

Merci Patrick de légitimer à ce point les propos d'Alice et Maud. Votre démonstration est parfaite: la NATURE même des femmes les rend inaptes. CQFD. Autrefois, c'était la NATURE des noirs qui les rendaient esclaves.

Si vous êtes tellement convaincu que Dieu n'appelle pas des femmes à la prêtrise ouvrez les séminaires... Il n'y a aucun risque... de quoi avez vous peur?

Je viens de découvrir dans votre commentaire un argument de poids: Jésus a refusé d'ordonner les femmes. Mais dites-moi, dans quel verset de quel évangile avez-vous constaté que Jésus ordonnait des hommes ? Et les évangélistes auraient-ils commis une erreur en nous racontant que des femmes furent les premières à annoncer la résurrection ? J'ai parfois l'impression que nous avons reçu des textes différents. Et si la tradition de l'église catholique romaine, qui s'est construite au fil des siècles dans des contextes sociologiques de domination essentiellement masculine, a interprété dans ces textes l'exclusion des femmes des ministères ordonnés, il n'est au monde nulle tradition qui ne puisse évoluer. Je ne suis ni théologienne, ni bibliste, mais j'ai eu la chance de naître dans une société qui permet aux filles comme aux garçons, sans discrimination, d'apprendre à lire. Serait-ce aussi contraire à la nature féminine ?

bravo à vous deux votre livre est excellent et pointe l'inacceptable ! MERCI claudine

Heureuse diversité, même au sein de l'épiscopat. Ce mardi 18 mars, Monseigneur Jean-Pierre Delville, Evêque de Liège (Belgique), a annoncé, les orientations pastorales de son diocèse et la nomination des membres du Conseil épiscopal. Parmi ces membres, trois femmes. http://liege.diocese.be/Default.asp?X=121A54200077786102090910767467040F0516777960080908126A7D7F666D7560610E000B05167D7C0900010E1270710209083E

Fort bien analysé! j'ajouterai que ce langage où l'on tord les notions pour leur faire dire ce que l'on veut qu'elles disent, est une honte pour qui l'emploie, surtout envers des enfants. Et s'il s'agit d'un ordre symbolique, il date d'il y 2000 ans! cette histoire d'époux et d'épouse signifie de plus , par rapport à des collégiennes qui deviendront (probablement) des compagnes ou des épouses, qu'être épouse est une situation d'obéissance et d'effacement....Bravo! qu'est ce que les jeunes hommes cathos doivent être contents! On leur apporte des boniches toutes chaudes sur un plateau...

Le discours sur l'égale dignité est une belle hypocrisie. Il est insupportable à entendre. Le seul endroit où j'ai subi de la discrimination est dans l’église ; évidement je suis née en France. Merci à Anne et à Christine de dénoncer la violence faite aux femmes dans l'Eglise.

OUI MERCI . trois fois MERCI à elles d'avoir eu le courage public de se rebeller !!! Lorsqu'on lit les commentaires laissés sur ce site on comprend combien est profond chez certains hommes catholiques l'idée que la femme est par nature inapte à répondre à l'appel au sacerdoce. Ils font du sexe féminin, en toute obéissance aux préceptes édictés par le Magistère, une humanité différente, une AUTRE humanité. Et c'est terrible à plusieurs titres : -Terrible pour les jeunes hommes de bonne foi qui recevront cet enseignement, spécialement les séminaristes confortés dans l'idée que eux aussi sont à part sacrés, au dessus, et non avec et au milieu en toute égalité. -Terrible pour l'Eglise qui ne trouvant pas de clé pour sortir de l'interprétation de la Tradition se fige dans un refus qui la pousse dans une impasse qui pourrait se révéler mortelle. -Terrible pour les femmes de bonne volonté qui croyant bien faire se mutilent et acceptent d'ignorer tout ce qu'elle pourraient apporter au Bien commun. Car bien sûr, ces femmes là sont, aussi, celles qui se soustraient à toutes responsabilités dans la cité, " NON ce n'est pas pour moi !!". Dans quelques décennies, je vous le prédis, les catholiques obéissants au Magistère seront les derniers des représentants d'une tribu appelée à disparaître. Et l'Eglise sera alors heureuse de pouvoir compter sur les révoltés, ceux et celles qui se sont levés pour que le DROIT au CHOIX soit également réparti entre les femmes et les hommes. L'homme répond à l'appel, il a le le choix de pouvoir répondre à cet appel, la femme appelée en est empêchée. Peut on empêcher Dieu en toute impunité ? la création de cette différenciation uniquement fondée sur le sexe est une injustice qui déjà paraît insupportable et demain sera aussi incongrue que la condamnation de Galilée . Il demeure quand même une question : seul un système aussi hiérarchisé et dont la seule autorité enseignante est la tête( le Pape ) peut permettre une telle injustice sous le prétexte d'un enseignement reçu du Christ lui même que l'étude et l'interprétation des Ecritures ne démontrent pas. La relation injustice, discrimination et enseignement du Christ ne gêne personne ? Moi SI et il faut tout l'amour pour le Seigneur qui m'anime pour accepter de telles énormités de la part de ceux qui sont censés proclamer la Bonne Nouvelle du Salut.

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