Le Déni. Enquête sur l’Église et l’égalité des sexes

Auteur.e: 
Sylvie de CHALUS

le_deniLes éditions Bayard viennent de publier Le Déni, enquête sur l’Église et l’égalité des sexes. Avant sa sortie en librairie,le 16 janvier, il a été annoncé par la presse, d’une manière parfois partiale. Lisez-le, il met sous une lumière crue la situation structurellement seconde faite aux femmes par le magistère romain.

Le livre Le Déni s’attache à l’étude des rapports entre les sexes au sein de l’Église catholique, à travers les écrits du magistère. Les auteures, Maud Amandier et Alice Chablis, ont choisi de rester dans l’anonymat. Elles s’en sont expliquées dans l’émission « Grand angle de RCF, le 13 janvier 2014. Devant les attaques parfois très violentes sur Internet, notamment à l’occasion des manifestations contre le mariage pour tous, elles ont choisi de se préserver et de préserver leur famille.

Dans une première partie, les auteures montrent l’importance, la survalorisation, même, par les Pères, mais surtout par le magistère, des figures bibliques d’Eve et de Marie, qui jouent le rôle d’archétypes identitaires fondateurs. Marie est la vierge qui sauvera de la malédiction d’Ève, responsable du péché originel. La représentation que l’on se fait communément des femmes dépend beaucoup de cette typologie, la figure de la femme tentatrice, la figure de la femme vierge et pure, soumise à la volonté de Dieu, deux extrêmes, au détriment de la pluralité des femmes réelles. Et la figure de la femme seconde par rapport à l’homme.

Par ailleurs, dans la Vierge Marie, ce sont la virginité et la maternité qui sont valorisées. Double injonction contradictoire : nulle ne peut être vierge et mère à la fois. D’où un état de culpabilité permanente devant cet idéal structurellement inatteignable. Ces états étant posés comme « la » définition des femmes, c’est le corps, dans ses rapports avec la sexualité, qui détermine leur place dans la structure familiale, ce qui n’est pas le cas pour les hommes.

Dans une seconde partie est étudiée la représentation du masculin. Les fonctions de gouvernement, de décision, d’enseignement sont des attributs de la virilité. Les hommes ont intériorisé ce modèle de supériorité, incarné au plus haut point dans la hiérarchie de l’Église, mais influençant encore largement toute la société civile. Les hommes peuvent représenter, comme le Christ, la tête, Les femmes sont le corps, sont dans le corps de l’Église. Ainsi la différence sexuée, qui, en elle-même, ne devrait entraîner aucune hiérarchie, est bien ici vecteur d’inégalité entre les hommes et les femmes.

Après quelques pages sur l’importance et la valeur accordées à la virginité et à la chasteté, exigée des prêtres - déni de la sexualité, pour les auteures - la dernière partie parle de la prégnance du modèle patriarcal, à travers le sacrement de mariage et la figure du Christ Époux et de l’Église Épouse. De même que les femmes sont soumises à leur mari, de même l’Église se soumet au Christ, dit Paul. (Ephésiens 5, 22-24). Image adaptée aux temps anciens, mais qu’il ne faut pas absolutiser ! Or, la survalorisation de cette lettre par rapport à celle aux Galates, par exemple (Il n’y a plus ni homme ni femme…), renforce l’emprise patriarcale. Dès lors, il existe un rapport d’autorité et de soumission entre les sexes, dans l’institution du mariage comme dans la structure de l’Église, et ce rapport inégalitaire repose sur des arguments d’ordre théologique, expression d’une vérité qui transcende l’Histoire. Cette affirmation répétée, inscrite dans les pierres de fondation de l’Église, bloque toute évolution.

Les textes évoqués par les auteures, que ce soient l’Écriture, le droit canon, les écrits du magistère à travers les siècles, sont largement cités, avec des notes et des références précises. En même temps, les sciences humaines sont convoquées pour mettre en perspective cet ensemble, qui est conçu comme une construction d’ordre culturel, que l’on peut donc déconstruire, ce que certains lecteurs n’accepteront probablement pas.

On peut aussi juger que, dans certaines pages, les rapprochements sont trop rapides, qu’ils ne tiennent pas assez compte de la perspective historique, ainsi d’un texte de Jean-Paul II sur le mariage, suivi aussitôt d’un texte de Pie XI, invitant les femmes à la soumission (p. 79), ailleurs un texte de Benoît XVI, suivi d’un texte de Léon XIII (p. 349). À chaque fois, le second texte infléchit la saisie du premier et la colore. Rapprochements encore trop rapides dans l’étude de notions comme celle du consentement, à propos du  Fiat de Marie à l’Annonciation. La théologie insiste sur sa pleine liberté et les sciences humaines montrent l’ambiguïté du consentement, mais les disciplines convoquées sont différentes et les champs d’études aussi (p. 83-87). Cependant, ces quelques réticences ne peuvent masquer l’intérêt de l’ensemble, qui montre comment est construite l’inégalité, d’une manière très convaincante, dans la ligne des études universitaires portant sur le genre.

Et la préface du Père Joseph Moingt, théologien jésuite, montre qu’il ne faudrait pas prendre à la légère ce que disent les auteures. Á travers leur étude argumentée des textes et des pratiques, qui peut entraîner l’adhésion intellectuelle, c’est aussi la souffrance de femmes très nombreuses qui s’exprime. Le titre Le Déni pose question. Déni de quoi ? Les auteures donnent au terme plusieurs acceptions. Les lecteurs retiendront probablement surtout le sens de déni de justice. Dans l’Église, la parole publique des femmes n’est pas autorisée, elles restent dans le silence et dans l’ombre, comme Marie. Or, pour un esprit moderne, c’est la parole qui permet de se constituer en tant que sujet, en tant que personne, au milieu de la cité. C’est une possibilité qui leur est refusée, en raison de leur appartenance au sexe féminin.

Sylvie de Chalus

 

Commentaires

Deux dénis insidieux et fréquents troublent profondément nos sites (ccbf et jupe). - Celui qui consiste à s'obstiner à maintenir -contre toute raison religieuse (il y a des raisons temporelles)- la confusion institution/Église quand, manifestement, l'institution ne cesse pas de faire de gros efforts pour s'éloigner de l'Eglise. C'est ce que montrent: ce livre, les résultats de la consultation sur la famille, le sondage BVA le Parisien, ... la nomination du Cardinal Vingt-trois vice-président du synode (vu ses exploits en France!), ...! - Le second déni, tout aussi essentiel, relève également de la confusion inventée par l'institution: que veut dire "parti"? Par exemple Michelle écrit (28 février) "les plus vulnérables partent en courant": Qui dit qu'ils partent? D'où partent-ils et pour aller où? Qui dit qu'ils sont vulnérables? Que sait-on de leurs raisons: lassitude, agacement, ... nécessité de préserver foi et/ou espérance, donc de demeurer avec l’Église et en laissant l'institution dériver alors que tout ayant été tenté, elle a tout refusé, elle a bâti sa citadelle qu'elle estime imprenable pour l'éternité même (paroles réitérées par tous les papes récents)?! Nos habitudes de vocabulaire, fusse par respect, laissent entendre à l'institution que nous lui reconnaissons une légitimité. C'est cela seulement qu'elle veut entendre alors qu'à tout ce que l’Église lui dit d'autre elle se déclare éternellement sourde. Nous exprimant de la sorte, nous affermissons l’institution dans ses errements roboratifs multiséculaires. Au moins, l’institution est claire quand souvent nous ne le sommes pas ! Courage, et restons à l’œuvre en Église, chacun à sa manière et dans la clarté!

J’ai beaucoup appris en lisant Le Déni sur la volonté - que je crois parfaitement consciente - du magistère de camper sur ses positions et de refuser l’égalité entre hommes et femmes dans l’Église, malgré le sirop que certains distillent, malgré le « déni », le mot est si juste, qu’il oppose aux femmes. Il faut lire Le Déni pour comprendre que cette inégalité est inscrite dans les pierres de fondation de la maison-Église. La « rouerie », (les femmes diraient le « piège »), est le suivant : il a consisté à transformer une image, culturellement datée, de Paul, celle qui veut que les « femmes soient soumises à leurs maris comme l’Église l’est au Christ » en un quasi théorème d’Euclide. Sur cette injonction, s’est construite l’Église, avec d’autant plus d’empressement que cela arrangeait tout le monde. Et maintenant, on dit que l’on ne peut pas y toucher. Oui, les femmes paient pour servir d’image à la soumission au Christ…. J’ai déjà entendu l’argument à propos de Marie de Magdala, qui n’était pas une prostituée, mais la lumineuse figure du matin de Pâques. L’histoire a fait qu’on l’a confondue avec la pécheresse de Luc. Eh bien aujourd’hui encore, il se trouve de bons biographes de Marie-Madeleine pour dire que c’est tout à fait regrettable de rétablir la vérité historique parce que la grandeur de Dieu se voit mieux à travers des figures pécheresses… Là, c’est pareil, les femmes paient pour l’Église, où elles continuent à être des mal-aimées…. Ce livre est une bombe. Pourtant, il dit des choses que, en ordre dispersé, nous savons. Mais il rassemble tant de paroles de papes, il les déconstruit si bien, il en met à nu les ressorts cachés, que la charge est implacable. Et surtout, il les dit en 2014, dans un contexte ecclésial de restauration, où la parole est frileuse, souvent auto censurée (en 1970, il n’aurait pas eu cette réception). Il sort donc de « l’ecclésialement correct » et pour certains, c’est intolérable. Lisez « Le Déni », mais attention, avec une tablette de chocolat, ou votre musique préférée, et surtout, parlez-en vite après pour ne pas garder une trop grande colère rentrée….

La vérité sous le nez peut au contraire réchauffer les coeurs!... Et toujours mieux que la manipulation par le mensonge anxiogène.

La charge pamphlétaire confiée par Le Point à Fabrice Hadjadj contre ce livre et ses auteures démontre l'importance du sujet et donne un coup de projecteur sur leur auteures. En effet, Anne, il faut que ce soit une bombe, non seulement à l'encontre de l'institution, mais aussi à l'encontre des pouvoirs économiques qui la tiennent comme ils tiennent la plupart des pouvoirs politiques, pour être à ce point si méchamment contré. L'émission RCF que signale Sylvie de Chalus a porté aussi sur le livre d'Elizabeth Dufourcq "L'invention du droit naturel", là aussi, apparemment une bombe. Tout cela montre à quel point -et depuis longtemps!- le magistère a perdu les pédales, est fêlé et sonne faux. L'œuvre de restauration de Jean-Paul II et Benoit XVI fait "pschitt". Ouf, il est temps! Mais ne soyons pas dupes, François va probablement réussir à faire un grand ménage, et c'est énorme. Quant à sortir l’institution de l'ornière du sexe et du droit naturel, il faudra attendre que le vide soit fait pour reconstruire sur l'évangile tel qu'il est recevable aujourd'hui, c'est à dire édulcoré du merveilleux oriental et mièvre qui l'encombre; ainsi, l'évangile décapé retrouvera le caractère révolutionnaire qui poussa les grands du temps de Jésus à le faire accompagner à la croix par le peuple. La Croix n'est pas le plan de Dieu, mais celui de pouvoirs qui surent acheter le brave Judas, et le dolorisme est un avatar de cette erreur majeure.

oui Anne c'est si vrai que nos jeunes clercs n'arrivent pas à en voir l'absurdité et certains laïcs aussi le Pape fait une ouverture, mais encore faudra t-il avoir des couples , des femmes de courage qui parleront

Merci, Sylvie, pour cette information et cette recension. Pourquoi faut il plus de courage pour s'insurger contre les positions sexistes de l'institution de l'Eglise, qu'il nous en a fallu voici 40 ans pour dire à la société civile: "Assez!" de discriminations, d'exploitation, et de répression....?Je pose simplement la question, car il semble que ce soit effectivement plus dur. Cependant, je crois que les femmes catholiques qui commencent maintenant à se rebeller vont avoir à faire connaissance avec la violence que déclenche toute remise en cause de la domination masculine, où qu'elle soit. Il faut qu'elles y soient prêtes et qu'elles ne flanchent pas.

Jean Pierre, je crains que vous alliez vite en espérance, le Pape François a choisi Fabrice Hadjadj & co parmi les représentants français d'on ne sait quelle commission laïque chargée de veiller sur nous.....

Exact, mais le pape François "choisit" des centaines de personnes de tous les pays sur la foi de recommandations et de dossiers. Fabrice Hadjadj est une homme laïc au verbe brillant. Il met ce brio au service d'une attitude profondément réactionnaire et conservatrice. Mais il a surtout ce qu'on nomme "le zèle des néophytes" car c'est un récent converti. C'est l'un des problème d el'Église actuelle que de préférer les récents convertis à ses "vieux" fidèles. Cette faute de jeuniste ressemble à celle d'une vieille dame qui aimerait trop les jeunes gens parce qu'elle croit que ça va masquer ses rides. En d'autres temps où l'Église ne se sentait pas menacée par le temps ou la modernité, la règle était que les néophytes se taisent pendant de longues années. Aujourd'hui, on fait tout l'inverse, ce n'est pas sans dégâts. Le problème c'est: q"ui fait les listes et les propose aux services ad hoc de François?". Je rappelle pour mémoire que l'élection d'un pape n'a rien de magique, ça ne convertit pas instantanément toute l'Église, et surtout pas l'administration curiale qui n'est pas au service d'un pape mais de la papauté, la nuance est de taille: les papes passent, la Curie reste.

Fabrice Hadjadj un récent converti !!!! Il s'est converti en 1997 soit 17 ans de vie chrétienne. Un couple de 17 ans de mariage n'est plus un jeune couple . Pour moi Fabrice Hadjadj est l'un des plus brillant philosophe français de notre temps et je pèse mes mots . Le succès de ses livres (notamment :"La Profondeur des sexes : Pour une mystique de la chair") au dé là du monde catholique et de la France en est une preuve . J’espère que son article dans le point lui inspirera un livre sur ce thème même si je pense que par ces reformes le Pape François y répondra .Au délà de l'argumentation de Fabrice Hadjadj dans laquelle j'adhère je pense que ce livre est une charge contre la figure du prêtre et par le prêtre celle de l’évêque telle que la tradition vivante et mystique de l'Eglise (catholique et orthodoxe) les ont construit depuis près de 2000 ans . Mais je ne m’inquiète pas parce que je pense que le Pape François trouvera un moyen d'associer les laïcs (et par là les femmes )au pouvoir sans pour autant minimiser ou relativiser la triple fonction de l'épiscopat : fonction d'enseignement, fonction de sanctification et fonction de gouvernement.Contrairement à ce qu'on croit le Pape François a une plus haute opinion du prêtre et de l’évêque que Benoit XVI peut-être autant que JPII .

Lisez donc ce livre, ce n'est pas une "charge" contrairement à l'article indigne d'un intellectuel qu'a écrit Hadjadj, qu'on avait connu mieux inspiré et surtout plus sérieux dans ses arguments. Les auteures lisent les textes du magistère (récent), avec le plus grand sérieux, elles vont au fond des choses, décortiquent les arguments et les raisonnements, elles ouvrent le moteur et regardent la mécanique. Et elle découvrent au sens où où elles mettent à découvert un système de pensée entier. Il est vrai que c'est terrible parce que là où on (moi) se laissait aller à croire que l'Église n'avait que des "mauvaises habitudes" misogynes, et que les bonnes intentions, les bonnes nouvelles habitudes allaient suffire, voilà que nous sommes contraint de voir que c'est une système de pensée total, qui s'est ordonné profondément autour de la soumission du féminin au masculin comme "allant de soi" parce que de "Révélation divine". Du coup, c'est tout un système de pensée ancré depuis longtemps, profondément enraciné, qu'il faudra réviser et la tâche sera immense, il y faudra beaucoup de lucidité et de courage. Il en a fallu aux auteures pour faire le travail qu'elles ont fait. Mais l'aveuglement et les cris d'orfraie, l'aveuglement, en un mot, le "DENI" ne serviront à rien.

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