Mulieris Dignitatem, le symptôme du Rift.

Auteur.e: 
AJ PHILIPART

riftEn 1988, le pape Jean-Paul II écrit la lettre apostolique Mulieris Dignitatem. Il la conçoit comme une restauration de l’image des femmes et comme la contrepartie de la déclaration Inter Insigniores (Congrégation pour la doctrine de la foi, 1976) qui les excluait de la prêtrise.

Beaucoup considèrent cependant le texte comme une forme d’anti-féminisme subtil engluant les femmes dans une série de stéréotypes traditionnels. Ces quelques lignes synthétisent les raisons de cette indignation. Elles se basent sur de nombreux témoignages spontanés  mais aussi sur plusieurs publications (voir bibliographie) .

1er reproche: l’andro-centrisme du texte

La lettre est andro-centrée de la première à la dernière ligne. La femme est essentiellement déterminée par rapport à une référence masculine première (par ex. n°7). Elle est analysée quasi exclusivement par des clercs masculins, dans le prisme du masculin et du patriarcat. Ne convient-il pas de s’indigner devant cette usurpation fondamentale de la parole des femmes ? Tout comme Pierre Bourdieu (1998) l’a souligné pour la domination masculine dans la société, l’usurpation de la parole des femmes dans l’Église par des clercs masculins est si bien ancrée qu’on ne la voit même plus.

2ème reproche: l’entretien de la confusion dans les termes

Dans un même paragraphe, le mot homme recouvre soit l’humanité soit le masculin… rendant la lecture peu claire ou suspecte. Á moins que le mot homme ne signifie que le masculin. La lettre est alors terriblement sexiste, dans le déni des femmes. (par ex. n° 7)

3ème reproche : l’enfermement des femmes dans une seule trajectoire de vie

Jean-Paul II prône une vocation pour les seules femmes. Elles doivent être épouses et mères à l’image de Marie. L’être des femmes est absorbé par leur sexe qui les définit et organise toute leur vie. Aucune place n’est laissée ni à la culture, ni à l’éducation, ni à l’être réel.  Aucun prescrit similaire n’est fait aux hommes. Toute rébellion des femmes est vue comme une tentative d’usurpation du pouvoir masculin et non comme une volonté de vivre son être profond (n°10, « Il dominera sur toi »). De plus, le modèle de Marie est inaccessible: elle est mère et vierge. Si les femmes répondent à l’injonction de la maternité, elles perdent leur virginité. Il ne leur reste plus qu’à sur-jouer le modèle de Marie, définie comme douce, aimante et soumise, quitte à se perdre dans la comédie. Quel enfermement dans le regard de l’autre !

4ème reproche : aux femmes le cœur et aux hommes l’esprit

Jean-Paul II parle du cœur des femmes et très peu de leur rationalité. Ce qui le rapproche du courant dominant historique: au masculin le cerveau et l’esprit; au féminin le cœur et la chair... faible.

5ème reproche : la femme reste le réceptacle passif de la reproduction

Jean-Paul II ne semble pas avoir mis ses connaissances biologiques à jour. Ainsi, jusqu’au 20e siècle, le rôle du féminin dans la reproduction a été considéré comme le réceptacle passif du principe actif masculin (n° 19).

6ème reproche : Une incompréhension du féminisme

On sent chez Jean-Paul II, une peur du féminisme. Or ce courant veut libérer l’humain du carcan des stéréotypes dont l’Église a été un des vecteurs de transmission. Imposer un comportement stéréotypé, c’est comme mettre l’Esprit en cage. Être féministe, c’est restaurer les femmes dans leur vérité et leur dignité après des siècles d’usurpation… Être féministe, c’est être humaniste, évangélique et fidèle au Christ. C’est laisser à tout humain le choix de laisser s’épanouir ses parcelles intérieures de féminin et de masculin.

7ème reproche : aucune prise de recul par rapport au texte

Á aucun moment, le pape ne rappelle que la Bible est à replacer dans son contexte historique : le chapitre 3 de la Genèse évoque une culture agraire où les hommes peinent aux champs et où les femmes sont absorbées par l’urgence de survie de l’espèce. Aujourd’hui, les choses ont changé. Il importe alors de savoir distinguer ce qui appartient à une culture périssable de l’esprit profond des textes. De surcroît, ceux-ci n’ont été interprétés que par des hommes, peu enclins à ouvrir les yeux sur la contribution féminine. Les traducteurs et commentateurs ont opéré un glissement fatal sur le sens du mot « Adam », qui désigne l’être humain en général et qu’ils ont traduit par « homme masculin », donnant ainsi à la femme une place seconde, alors que sa création est simultanée avec celle de l’homme. De plus le mot « aide » a le sens très fort de « un vis à vis ». Semblable dans la qualité d’humain et semblable dans la qualité de vis à vis. Tout autre chose !

8ème reproche : une vision du monde dépassée

Mulieris Dignitatem ne met pas en cause les interprétations anciennes de la Genèse : le pape fait sienne cette évidence ancienne que les femmes, dans la soumission, aident les hommes à dominer la terre (Gn 1, 28), alors que l’ordre de dominer la terre est donné conjointement à l’homme et à la femme. Il prône un monde ancien organisé selon la division et la soumission, le monde du diviseur… alors que le Créateur propose unité et collaboration.

En guise de conclusion : un contre-pied : les femmes en « mentors » des hommes

Dans le n°8, Jean-Paul II encense véritablement les femmes dans un rôle primordial au destin de l’homme. Maîtres de vie, mentors des hommes, elles leurs seraient supérieures. Or il les place paradoxalement dans la soumission, le statut de l’aide servile et leur dénie la fonction de prêtre ou d’évêque ? N’y a-t-il pas une erreur dans ce raisonnement ?

Enfin, il n’est pas inutile d’observer que la jeunesse de Jean-Paul II a été marquée par des femmes absentes (sa mère et sa sœur), et par des histoires de femme, sainte Thérèse de Lisieux et sainte Thérèse d’Avila. D’où peut-être cette faille, ce grand rift dans ce propos, entre ce que sont réellement les femmes et ce qu’il croit qu’elles sont… En voulant restaurer la dignité des femmes, le pape en choque une grande partie.

Anne-Joelle Philippart

Bibliographie

  • Amandier Maud. et Chablis Alice., Le Déni, Bayard, 2014

  • Bourdieu Pierre., La domination masculine, Éd du Seuil, Points, 1998

  • Couture Denise, Á propos de la lettre de Jean-Paul II aux femmes du monde, dans  « Un regards sur notre Ekklesia » n°68, 1995

  • Couture Denise, La soumission de la femme à l’homme selon le Saint Siège, 2005.

  • Couture Denise, La femme déchue selon Jean-Paul II, dans « Autoritarisme et machisme du Saint Siège », 2011

  • Jean-Paul II, De Mulieris Dignitatem, 1988

  • Küng Hans, Peut-on encore sauver l’Église, Seuil, 2012

  • Moingt Joseph, Les femmes et l’avenir de l’Eglise, « Religions et Spiritualités », jan. 2011.

  • Snyder Patrick, Le féminisme selon Jean Paul II : l’impasse du déterminisme corporel, « Studies in Religion/Sciences Religieuses », 29 :3, 2000

  • Soupa Anne, Dieu aime-t-il les femmes ?, Médiaspaul, Paris, 2012

Commentaires

Oui, oui, il y a , à mon avis, des positions "seules imaginables" pour un chrétien:celles qu'a défendue , par exemple, Mgr Saliège en 42, et qu'il a payé de sa déportation: le persécution des Juifs était une erreur criminelle. Actuellement, celle des Roms, avec ces démantèlements de camps à la pelleteuse, va dans un sens similaire. Il y aurait des humains "pas comme nous", qui auraient "vocation" à aller ailleurs, toujours plus loin? Quel chrétien peut justifier le fait pour des êtres humains d'être rejetés pour ce qu'ils sont? Et c'est justement parce que sont défendues ces positions"spiritualistes" (la spiritualité serait au dessus des partis et des options politiques et humanitaires) qu'un boulevard est ouvert aux cathos de droite et d'extrême droite bien dans leurs bottes: si on peut être chrétien et exclure l'autre ou défendre des privilèges, tout va bien!!!!

Mgr Saliège a bien fait lire une lettre de protestation contre le sort fait aux juifs en août 1942, mais il n'a pas été déporté.

Vous avez raison, Mgr Saliège n'a été qu'arrêté. J'ai du confondre avec un autre Toulousain, qui a été , lui , interné. Certes, l'internement n'était pas la déportation, mais on y mourait fréquemment, et il pouvait conduire facilement à la déportation. C'est le courage de ces hommes que je salue, le courage de montrer, justement qu'être chrétien signifie ne pas faire de compromission avec la dignité humaine. Par ailleurs, je ne vois pas ce que Françoise dit de caricatural, ni de binaire. La lutte des classes existe toujours, sous des formes différentes d'il y a cinquante ans, c'est une réalité. Le discours de cette internaute est clairement ancré à gauche, mais je ne vois pas où est le problème? Vous savez bien que la neutralité politique n'existe pas; et que ceux qui se prétendent neutres abritent derrière cette neutralité des positions au contraire très affirmées.

Désolée de devoir encore vous contredire, Mgr Sliège n'a été victime que d'une tentative d'arrestation qui n'a pas abouti. La religieuse qui prenait soin de lui (il était très handicapé par une paralysie qui le laissait presque tétraplégique) a poussé de tels cris que l'officier allemand s'est retiré. Le raisonnement binaire consiste à partager le monde entre les bons et les méchants. Et si pour vous une réflexion idéologique jointe à une obsession complotiste, signifie "être ancré à gauche", il est clair que je ne le suis pas et je m'en flatte.

@Françoise: rigoureusement exacte, votre comparaison avec le patronat: en ce moment, il se révolte contre la reconnaissance de la pénibilité au travail (certains d'entre eux ont ils jamais travaillé comme soudeurs ??), et la rémunération des stages( comment, il n'est plus possible d'exploiter pendant des mois des étudiants? quel scandale!). Ceci alors qu'on leur fait le cadeau de milliards d'allègement de charges sociales. Ce n'est jamais assez… Et une partie des partenaires sociaux se pose la même question que les femmes dans l'Eglise: rester ou ne pas rester aux négociations ? claquer la porte, ou essayer encore et encore ?

La domination masculine est un système millénaire. Bourdieu avait choisi pour l'analyser la kabylie, mais c'est un système devenu quasi universel, à quelques peuplades prés. Né en 1920, Jean Paul II, comme tout homme de son temps,a grandi dans ce système. Je crois qu'on ne peut analyser ce qu'à dit une personne sur un sujet(en l'occurrence les femmes) , en déconnectant son discours du contexte historique et politique dans lequel il a vécu; et en faisant abstraction de toutes ses autres interventions pour vaincre l'aliénation humaine, qui englobait aussi celle des femmes.Jean Paul II a connu la Pologne envahie par les nazis-et chacun sait que ce fut ce pays qui paya le plus lourd tribu aux horreurs de la guerre-, puis la Pologne totalitaire d'un régime pro-soviétique, avec tout ce que cela impliquait de déshumanisation. Son combat pour appuyer Solidarnosc a aidé beaucoup de femmes polonaises. Son combat inlassable pour la paix dans le monde, le dialogue inter-religieux; tous les actes symboliques qu'il a posés pour aller contre les exclusions(les Juifs sont nos frères aînés)ont aussi,par la même, participé à la recherche de la dignité et de la reconnaissance de l'altérité de tout être humain, y compris les femmes. Sa repentance en 2000 pour toutes les fautes de l'Eglise, aussi. Que son texte sur les femmes soit andro-centré, c'est vrai. et regrettable. Mais tout les discours tenus sur les femmes, jusqu'à une époque très récente, sont andro-centrés, même parfois lorsqu'ils sont tenus par des femmes. Ce procès à charge parcellaire est désolant. Si l'on veut analyser ce texte, on peut aller sur le site "Au bonheur de Dieu", où l'analyse est très complète.

Critiquer un texte n'implique pas que l'on manque de respect pour son auteur. Il peut même arriver que l'on soit en total désaccord avec quelqu'un pour qui on a de l'affection, de la dévotion. Cela ne doit pas empêcher l'expression du désaccord. Jean-Paul II était un homme de son temps, mais ce temps comporte ses contradictions. Quand les suffragettes se battaient, en Angleterre, pour le droit de vote, Karol Wojtyla n'était pas encore né. Quand Simone de Beauvoir a fait paraitre "le deuxième sexe", il n'avait pas trente ans. Et quand les théologiennes féministes américaines ont commencé à se faire entendre dans les facultés de théologie, il avait la cinquantaine. Cet homme n'était ni inculte ni timide, il est responsble de ce qu'il a écrit et je ne vois pas l'intérêt de l'en excuser. Il a choisi son camp, nous aussi. Ce n'est pas le même camp.

Il ne s'agit nullement d'excuses, mais d'un essai de compréhension de la pensée humaine. Il ne vous aura pas échappé que nombre de philosophes, d'auteurs, d'artistes, de politiques, qui ont été par ailleurs des génies, avaient une vision totalement limitée des femmes; dont ils ne parvenaient pas à sortir malgré l'évolution de leur époque sur le sujet. On peut citer Heidegger,ou de Gaulle avec son "pourquoi pas un Secrétariat d'Etat au tricot ?" ou encore le chanteur Léo Ferré qui affirmait que la seule création des femmes était la maternité. je ne crois pas qu'ils aient "choisi un camp", mais qu'il s'agit d'un enfermement de la pensée.D'un impossible dépassement d'une vision du monde. La question est aussi, quid des actes? Est ce que les actes ont contredit les paroles ? Cependant, malgré cet acharnement , en effet très contemporain, il est un sujet bien peu abordé: l'avortement. Dont Jean Paul II a été un des plus farouches détracteurs.Cela me parait beaucoup plus important. Il est très curieux que les femmes catholiques défendent si peu le droit de disposer de leur corps. Pourtant, dans les années 90, ce pape avait reçu un groupe de femmes de l'AFC qui voulaient exprimer qu'elles revendiquaient ce droit. Elles ont été écoutées, mais pas entendues. L'Eglise catholique est la seule Institution religieuse à refuser l'avortement, même aux femmes menacées dans leur santé ou leur vie, même en cas de grave malformation foetale. A l'inverse du judaïsme ou de l'Islam; et des Eglises protestantes.

@Michelle, Oui, Jean-Paul 2 est né en 1920 et a grandi dans la Pologne de la guerre et de l'après guerre. Il est passé du rideau de fer aux murs du Vatican. A ce niveau de fonction on est sensé faire des mises à jour de ses connaissances. Et il les a faites. Ce qu'il a écrit, il l'a réfléchi comme une pensée de 1988. Ceux qui instrumentalisent sa pensée ne la contextualisent pas davantage. Ils la prennent comme parole d'Evangile confondant Jean-Paul deux avec Jean-Paul dieu. C'est là qu'est le risque. C'est pour cela qu'il faut expliquer les ombres du pontificat de Jean-Paul 2 sur la condition des femmes. Anne Soupa a écrit un excellent texte à ce propos sur ce site. A la louable ambition du texte de servir la dignité des femmes, il a manqué la vision créative qui sortait des sentiers de la culture dominante androcentrée. Il a manqué la vision d’une Eglise buissonnière qui osait la vision Evangélique, la vision du Christ qui remet la balle au centre de la différence des sexes : « Lc 11, 27-28 : Tandis que Jésus parlait ainsi, une femme, élevant la voix du milieu de la foule, lui dit: Heureux le sein qui t'a porté! Heureuses les mamelles qui t'ont allaité! Et il répondit: Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la gardent! ». L’Ancien Testament est terrien, le Nouveau Testament est aérien. Cette Eglise, il faudrait qu’elle ose sortir du pré carré de ses habitudes, qu’elle ose la créativité, qu’elle ose changer de lunettes quand elle regarde les femmes. A ce moment-là, enfin, elle verrait que les femmes sont des humains comme les hommes. A ce moment-là, pour le plus grand bien de tous, elle accepterait de lui confier, à elles aussi, les 3 missions de l’Eglise : enseigner, sanctifier et gouverner. Espérons que Mulieris Dignitatem soit une œuvre inachevée que d’autres vont reprendre et faire évoluer.

Curieusement, la Pologne pro soviétique fut l'une des premières à entériner le droit à l'avortement pour les femmes. Et d'autres droits des femmes, que les polonaises ont perdu quand sont revenus les conservateurs. Et ne pas oublier que JP2 était affilié à l'Opus Dei et qu'il s'est appuyé sur cette organisation financièrement et idéologiquement pour aider Solidarnosc. Sous couvert de faire oeuvre sociale et syndicale, il a en réalité complètement vidé le mouvement d'une lutte syndicale politique et populaire pour y mettre à la place une vision religieuse et politique conservatrice (issue de l'Eglise de Pologne qui a toujours été un état dans l'état), servant des politiques ultra libérales et de classes dirigeantes. Le texte dont il est ici question va dans cette ligne conservatrice religieuse opusienne. C'est la vision des femmes qui est promulguée depuis toujours au sein de l'Opus Dei mais que vous retrouvez aussi chez tous les régimes fascistes depuis toujours. Et l'Eglise de Pologne est depuis toujours du côté des classes dirigeantes et dans sa forme et son fonctionnement, très proche du fondamentalisme. La femme ne peut donc avoir de rôle que soumise et mère. Le dialogue inter religieux et Vatican 2 ont été clos par JP2 à Assise. Et la suite de son pontificat n'a été que l'appui politique, religieux et financier, médiatique de tous les mouvements cathos intégristes dits de la Nouvelle Evangélisation (dont l'Opus Dei, le Renouveau Charismatique, la Légion du Christ) censés guider le bon peuple des croyants "vers un Nouvel Age réminiscent", pour paraphraser les Inconnus dans leur sketch sur les sectes. La repentance en 2000 qu'il fait pour les fautes de l'Eglise ne lui coûte pas cher. Elle ne remet rien en question ni en cause. Quand B16 fait ouvrir les archives secrètes du Vatican sur la question de la pédophilie dans la Légion du Christ, il fait un acte bien plus courageux et compliqué que le discours de repentance de JP2. Parce que là, il va enfin contre les intérêts de l'institution cléricale pour mettre à jour son déni et sa complicité criminelle dans toutes les affaires de pédophilie impliquant des prêtres. Même s'il ne va pas au bout...

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