Nous, catholiques, refusons de condamner « le genre »

Auteur.e: 
Comité de la Jupe

Nous sommes des chrétiennes et des chrétiens, attachés au message de l’Évangile, et nous vivons fidèlement cet attachement au sein de l’Église catholique. Notre expérience professionnelle, nos engagements associatifs et nos vies d’hommes et de femmes nous donnent compétence pour analyser les évolutions des rapports entre les hommes et les femmes dans les sociétés contemporaines, et pour y discerner les signes des temps.

Nous avons pris connaissance des recommandations de notre Saint Père le pape Benoît XVI adressées au conseil pontifical Cor Unum, dans lesquelles il exprime son opposition à l’égard de ce qu’il appelle « la théorie du genre », en la mettant sur le même plan que « les idéologies qui exaltaient le culte de la nation, de la race, de la classe sociale ». Nous jugeons cette condamnation non fondée et infamante. Le refus qui l’accompagne de collaborer avec toute institution susceptible d’adhérer à ce type de pensée, est à nos yeux une erreur grave, tant du point de vue de la démarche intellectuelle que du choix des actions engagées au service de l’Évangile. Nous affirmons ici, avec la plus grande solennité, que nous ne pouvons y souscrire.

En premier lieu, elle est stérilisante. En effet, dans le domaine de la pensée, refuser de prendre connaissance de certaines œuvres, ou d’échanger des arguments avec certains partenaires sans montrer un a priori bienveillant et enclin au débat n’est pas le meilleur moyen de progresser et d’aller vers la vérité. Que serait devenu Thomas d’Aquin s’il s’était abstenu de lire Aristote, au prétexte qu’il ne connaissait pas le vrai Dieu, et que ses œuvres lui étaient transmises par des traducteurs musulmans ?

Par ailleurs, sur le terrain, savoir si l’on doit ou non collaborer avec des acteurs animés par d’autres idées que les nôtres est une décision qui ne peut être prise que localement et à un moment donné, en fonction des forces en présence et de l’urgence de la situation. Que serait devenue la lutte contre le nazisme et le fascisme, si les résistants chrétiens avaient refusé de se battre aux côtés des communistes, athées et solidaires d’un régime criminel ?

Si l’on en vient maintenant au fond du sujet, cessons de laisser dire que la notion de genre est une machine de guerre contre la conception de l’humanité qui est la nôtre. C’est faux. Elle est le fruit d’un combat social qui s’est développé depuis environ un siècle, au départ dans les pays développés (États-Unis d’Amérique et Europe), et dont les pays en développement commencent à ressentir les fruits, le combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Ce combat social a stimulé la réflexion de chercheurs dans de nombreuses disciplines des sciences humaines, ces recherches ne sont pas closes, et ne constituent pas du tout une « théorie » unique, mais un champ diversifié et toujours en mouvement, qu’il ne faudrait pas réduire à certaines de ses expressions très radicales.

La vraie question n’est donc pas ce que l’on pense de la notion de genre, mais ce que l’on pense de l’égalité homme/femme. Et, de fait, la lutte pour les droits des femmes remet en cause la conception traditionnelle, patriarcale, inégalitaire, des rôles attribués aux hommes et aux femmes au sein de l’humanité. Dans les sociétés en développement en particulier, la situation des femmes est encore tragiquement inégalitaire. L’accès des femmes à l’éducation, à la santé, à l’autonomie, à la maîtrise de leur fécondité se heurte à des résistances puissantes des sociétés traditionnelles. Pire encore : c’est le simple droit des femmes à la vie, à la sécurité et à l’intégrité physique qui est dans certains lieux constamment menacé. On ne peut pas, comme le fait le pape dans ses interventions à ce sujet, prétendre que l’on salue comme un authentique progrès l’accès des femmes à l’égalité des droits, et continuer néanmoins de défendre une conception de l’humanité où la différence des sexes implique une différence de nature et de vocation entre les hommes et les femmes. Il y a là une contorsion intellectuelle insoutenable.

Comment nier en effet que les rapports homme/femme soient l’objet d’apprentissages influencés par le contexte historique et social ? Prétendre connaître absolument, et au mépris de toute investigation menée avec les acquis des sciences sociales, quelle part des relations homme/femme doit échapper à l’analyse sociologique et historique manifeste un blocage de la pensée que rien ne justifie. Derrière ce blocage de la pensée, nous soupçonnons une incapacité à prendre parti dans le combat pour les droits des femmes. Et pourtant, ce combat n’est-il pas celui des opprimées contre leur oppression, et la place des chrétiens n’est-elle pas tout naturellement de renverser les puissants de leur trône ?

S’élever a priori contre la seule utilisation de la notion de genre, c’est confondre la défense de l’Évangile avec celle d’un système social particulier. L’Église a fait cette erreur voici deux siècles et demi, en confondant défense de la foi et défense des institutions monarchiques, puis des privilèges de la bourgeoisie. En refaisant une erreur analogue, nous nous condamnerions à une marginalisation plus grande encore que celle qui est déjà la nôtre. Comment ne pas craindre que cette condamnation hâtive ne soit l’un des maillons d’une croisade antimoderniste visant à diaboliser une évolution contraire aux positions acquises de l’institution ?

C’est pourquoi nous en appelons, avec un souci brûlant, aux fidèles catholiques, aux prêtres, aux religieux et religieuses, aux diacres, aux évêques, pour qu’ils évitent à notre Église cette impasse intellectuelle et pour qu’ils sachent reconnaître, derrière une dispute sur des mots, les vrais enjeux de la lutte pour les droits des femmes, et la juste place de leur Église dans ce combat évangélique.

Anne-Marie de la Haye et l’ensemble du bureau du Comité de la Jupe

Commentaires

@Christian, Je m'échine à répéter encore et toujours la même chose: il n'exist de théorie du gene que dans les fantasme de ceux qui caricaturent les études de genre, en particulier en prétendant qu'on "choisirait son genre". Impossible donc de dire que "la théorie du genre" affirmerait telle ou telle chose puisqu'elle n'existe pas. Ce qu'observent les études de genre c'est que bien des différences entre les hommes et les femmes son bel et bien liées à des différences culturelles, transmise par l'éducation, les usages, les moeurs… Il se trouve que ces études concourent à montrer que des opinions telles que "les hommes sont ceci" ou le "femmes sont cela" sont en fait des stéréotypes. Il se trouve qu'un certain nombre de ces stéréotypes ont été invoqués pour justifier des inégalités ente les hommes et les femmes. De ce point de vue, les études de genre contribuent à la lutter contre les inégalités. La question des "rôles spécifiques" est elle compliquée car le plus souvent, on observe que c'est une instance de pouvoir qui assigne tel ou telle à un rôle spécifique. Les états européens ont ainsi au cours du siècle dernier disposé à la fois de la chair des hommes qui ont été envoyés au combat et du ventre des femmes qui étaient assignées à la reproduction afin de remplacer les pertes des guerres. Pour autant, est-ce la "nature" des hommes de tenir des fusils et celle des femmes de laver des couches? Les études de genre déconstruisent nos stéréotypes cela nous libère et nous inquiète tout à la fois.

"Ne répondez pas trop vite : "Non, ce n'est pas pour moi" à la question de devenir, prêtre, religieux ou religieuse" (parole adressée aux confirmands par l'Abbé Jean Bondu Vicaire Épiscopal à la célébration du sacrement de la Confirmation, le dimanche 27 janvier 2013 dans l'église de Commequiers 85) ; j'adresse la même parole à notre Saint Père le pape Benoît XVI : ne rejetez pas trop vite la "théorie du genre" ; l'Histoire nous enseigne d'ailleurs que nous, les chrétiens, nous nous sommes trompés à bien des reprises dans nos condamnations ; un pape historien plutôt que théologien pourrait peut-être éviter de refaire les mêmes erreurs. "La pensée qui n'est pas une pensée complexe est une pensée erronée, elle nous condamne à vivre dans l'aveuglement." (Claude Régy dans LA VIE N° 3515) "La difficulté n'est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d'échapper aux idées anciennes." (John Maynard Keynes)

je suis surpris. je pensais que la théorie de genre promeut le choix à chacun de choisir son sexe, de nier la différence sexuelle.j'entends que des parents donnent de prénoms asexués à leurs enfants pour qu'ils décident de leurs sexes. Dire que la culture, l'éducation façonnent des comportements hommes femmes me parait une évidence. chercher à redéfinir les roles est assurément libérateur. Mais est-ce essentiellement cela la théorie du genre? cordialement Gilles

@Gilles de la Simone, Et bien oui, vous avez raison d'être étonné. Ce que vous avez entendu, ce sont de excès absurdes, pour ne pas dire scandaleux, qui n'ont rigoureusement rien à voir avec les études de genre, gender studies, en anglais, qui en effet s'attachent à déterminer ce qui dans la culture et l'éducation façonne les comportement des hommes et des femmes. Ce dont vous parlez s'apparente plutôt à la "théorie queer". Vous pouvez le vérifier en consultant la notice "théorie queer" dans wikipédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_queer vou y lirez en particulier que "La théorie queer apparait au sein des études de genre, développé à partir du début des années 1990 aux États-Unis, au travers de relectures déconstructivistes, dans le prolongement des idées de Foucault et Derrida." Il est donc souhaitable d'user des termes qui conviennent. il n'existe pas de "théorie du genre" mais seulement des études de genre. Il existe aussi "la théorie queer" qui est une position militante particulière qui ne recouvre pas et de très loin le champ très vaste des études de genre.

BRAVO !

Tiens, revoilà donc l'Index! Ce qui est consternant, c'est que visiblement, Benoît XVI n'a pas lu les ouvrages qu'il incrimine; mais s'en ai fait faire des condensés ou résumés par des conseillers plus que partiaux. Aussi, ce n'est pas du temps perdu de contester cette lecture insensée, mais lira t-il cet article??? Il est curieux que précédemment, si le travail sur la construction des normes sent tellement le souffre, il n'y ait jamais eu d'anathèmes contre les oeuvres de Foucault et Bourdieu, pour ne nommer qu'eux ? Je recommande la lecture d'un ouvrage d'entretiens avec Judith Butler, intitulé "Humain, Inhumain, le travail critique des normes", où elle interroge comment nous humanisons ou déshumanisons nos semblables, par le discours, la perspective, et l'élaboration d'une "morale". A la lumière du 11 Septembre, elle pointe la différence de traitement entre les victimes de l'attentat, trés vite individualisés, avec leur portrait, leur situation familiale et leurs espoirs; et plus tard la masse informe des Irakiens, déshumanisée car présentée comme un conglomérat anonyme. Qui décidons nous qui vaille la peine d'être pleuré, demande -t-elle.Dans le cadre du conflit Israelo-Palestinien, des associations ont tenté d'envoyer à des journaux des nécrologies individualisées des victimes des tirs et bombardement de l'armée du Tsahal, rédigées comme les nécrologies américaines"nous pleurons X, père et grand'père, cultivateur; Y, dix ans, qui allait à telle école", etc...la censure n'a jamais accepté cette publication, car alors , l'Ennemi devenait Humain...A lire toutes ces passionnantes interrogations, on se demande en quoi la lecture de ces études serait toxique, bien au contraire; puisqu'elles évoquent comment nous pourrions devenir plus humains.Elles ont seulement le tort d'interroger AUSSI la déshumanisation et les dommages causés par les normes de genre(voir les panneaux"la France n'a pas besoin d'homosexuels", "homosexuels " étant vue comme une masse menaçante qui n'est pas sans rappeler le mythe du Juif des années sombres.Ne nous interdisons pas de penser, Dieu ne nous veut pas idiots!

Le Monde des Religions, comme semble-t-il le Pape (en la caricaturant), résume les études de genre à une théoricienne en particulier - Judith Butler et les réflexions "queer" - mais montre un plus grand souci des faits en lui reconnaissant une "préoccupation morale plus nuancée que ne semble le supposer l’Église". http://www.lemondedesreligions.fr/actualite/pour-benoit-xvi-la-theorie-du-genre-legitime-le-mariage-gay-et-la-pma-28-01-2013-2931_118.php Pour mieux comprendre la complexité et la diversité des études académiques sur le genre, voir par exemple : http://www.laviedesidees.fr/Genre-etat-des-lieux.html

Pour moi les choses sont simplicissimes : je refuse de souscrire aux injonctions du Pape Benoît XVI concernant le refus de collaborer avec "tous type d' institution susceptible d’adhérer à ce type de pensée" . Merci pour cet article, qui dit bien que s’élever a priori contre la seule utilisation de la notion de genre, c’est confondre la défense de l’Évangile avec celle d’un système social particulier. En effet, il est beaucoup plus urgent de promouvoir l'égalité homme/femme.

À propos des deux références indiquées par Gonzague: -l'article du "monde des religions" fait justement remarquer que ce que dit Benoît XVI de "la théorie du genre" est inexact. Mais cette expression (théorie du genre, au singulier) est en soi un mensonge: il n'existe pas une seule et unique théorie qui fait référence à la notion de genre. Et d'ailleurs, "Le monde des religions" ne mentionne que Judith Butler comme référence sur la notion de genre, ce qui participe de la même désinformation que les propos du pape. - L'article dans "la vie des idées" est très complet et très bien informé, mais sa longueur et le style (imbuvablement) universitaire risque de rebuter plus d'un internaute. Beaucoup plus court, limpide, mais évidemment simplificateur, on peut conseiller la fiche pédagogique rédigée par l'association Adéquations: http://www.adequations.org/spip.php?article1218

Il est toujours étonnant, lorsqu’on cite les études sur le genre, que l’on s’intéresse si peu aux travaux de Thomas Walter LAQEUR, Historien contemporain à l’Unversité de Berkerley(USA). Il a publié en 1992 : « La Fabrique du Sexe,le corps et le genre, depuis les Grecs juqu’à Freud » Puis en 2005 (traduction chez Gallimard) »Contribution à l’histoire culturelle de la sexualité ». Laqeur situe sa pensée sur deux niveaux : le niveau historique ; et le niveau « post –moderne », c’est à dire l’absence de discours dominant . On peut considérer qu’il a travaillé dans le sillage de Foucault et Derrida. Fils et neveu de médecins, il a travaillé, côté historique, sur la construction des faits sexuels à partir de la médecine au XIXéme siècle ; et la construction culturelle du sexe en général. Il analyse sexe et genre selon 2 modèles distincts : Le modèle « unisexe », où le genre est fondateur, et le sexe n’en est que la représentation ; Le modèle « 2 sexes » où le sexe (tel que nous le connaissons en Occident) devient fondateur ; le genre social n’en étant plus que l’expression. Mais il précise que dans le monde unisexe ; comme dans le monde bisexué,le sexe est de l’ordre de la situation : il ne s’explique que dans le contexte de bataille autour du genre et du pouvoir. Selon lui, il en va du sexe comme du phénomène d’être humain ; c’est un phénomène contextuel. Et aucun ensemble de faits historiquement donnés ne justifie la représentation(majoritairement occidentale) de la différence sexuelle au XIXéme siècle. C’est là un résumé très bref, et sûrement très lacunaire, de la passionante approche de Laqeur. Mas comment se fait il qu’il n’ait pas encouru les foudres vaticanes ? et qu’il soit si mal connu ? Si le fait pour Butler d’être une femme rentre en jeu, pourquoi ne se souvient on pas qu’une des premières auteures à introduire la notion de sexe et genre dans les études féministes a été Kate Millett dans « La Politique du Mâle » (1970) ? Tout cela montre l’inanité de la notion de « théorie du genre ». Il s’agit en fait de tout le travail philosophique et historique sur la déconstruction des normes.

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