Description du projet

Marie telle que vous ne l’avez jamais vue – séance 2.

Déconstruire ce que l’on a fait dire aux textes

Marie, un survol historique

Cette séance est importante, car elle va permettre de mettre le doigt sur les dérives qui ont surgi. Nous allons donc ensemble survoler les siècles. Dans ces 20 siècles, nous voyons se détacher une intense période de réflexion aux 1ers siècles, jusqu’en 500 environ. Puis une reprise très forte au Moyen Âge, et une acmé au 19e siècle, jusqu’à Vatican II. Cela pour l’Occident. En Orient, l’image de Marie est plus constante, même si elle n’est pas tjs plus sobre.

Le temps des Pères

Dans la 1ère moitié de la période patristique (période des Pères), les chrétiens réfléchissent essentiellement sur le mystère de Jésus. Ils ne le font pas en chambre, mais devant la montée d’interprétations des évangiles dont ils doivent à chaque fois se demander si elles sont déviantes ou non. Ce sont des théologiens de terrain. L’information essentielle à retenir, c’est que les mentions de Marie, quand elles existent, soulignent l’humanité de Jésus.

Le 1er à parler de Marie est Ignace d’Antioche. « La virginité de Marie, son accouchement et la mort du Seigneur sont trois mystères retentissants qui furent accomplis dans le silence de Dieu » (Lettre aux Éphésiens 19, 1, SC n° 10 bis). Retenons que la mention de la virginité est bien là. Nous verrons plus tard ce qu’il faut mettre derrière le mot.

Après, Justin, au 2eme siècle, inaugure le parallélisme entre Eve et Marie ; et Irénée, à la même période, le développe : l’une désobéit, l’autre obéit. Une certaine mariologie est en train de naître. Elle va durer 18 siècles… jusqu’à Vatican II, et elle traîne encore dans pas mal de têtes…. Le principe même d’une représentation antithétique est une catastrophe annoncée, car au fil du temps, on va avoir la bonne Marie et la mauvaise Eve. Tout ce qui sera porté au débit d’Eve sera automatiquement porté au crédit de Marie. Et vous savez qu’Eve est la figure maudite du christianisme. Eve a mangé le fruit de l’arbre et elle en a fait manger à son mari qui n’y a vu que du feu. Elle a donc causé ce que les commentateurs bibliques appellent « la chute », terme absent de la Bible, mais soigneusement martelé dans les consciences des fidèles. Aussi, Eve a « précipité » en elle, au sens chimique du terme, toute la misogynie de l’Église. Plus Eve sera noire, plus Marie sera blanche. Et les deux seront offertes aux fidèles pour les inviter à faire le choix de l’obéissance. Marie, en comparaison d’Eve, deviendra donc une figure d’obéissance. Et d’une obéissance à Dieu, on passera à une obéissance aux modèles sociaux.

Donc, quand on vous annonce un commentaire « Eve versus Marie », mobilisez vos neurones sentinelles  il y a danger ! Je dis danger, parce que je voudrais vous mettre en garde contre une lecture moralisante. La Bible ne fait pas la morale. Elle raconte, elle décrit, et elle analyse les conséquences des actes. Et le danger, enfoui dans l’abondance des louanges et des compliments faits à Marie, c’est la déshumanisation. Peu à peu, Marie va devenir a-humaine (je ne dis pas inhumaine). Mais idéale. Planante. Hors sol. Le seul élément qui la ramènera sur terre, c’est la douleur.

Une parenthèse autour de la dévotion à Marie

L’image que Sylvaine a eu la gentillesse de mettre dans son power point vous rapporte la plus ancienne image de Marie, au début du 3e s. Elle se trouve dans la catacombe de Priscille, à Rome. Je l’associe à la plus ancienne prière à Marie, qui date de la même période, et est appelée du début de son nom latin « Sub tuum » :
« Sous l’abri de ta miséricorde,
nous nous réfugions,
Sainte Mère de Dieu.
Ne méprise pas nos prières
quand nous sommes dans l’épreuve,
mais de tous les dangers,
délivre nous toujours.
Vierge glorieuse, vierge bienheureuse. »
Cette prière a fondé une partie du « Je vous salue Marie », qui s’est constitué (entre le 2e et le 7e s.) avec les paroles de l’Ange à l’Annonciation et la réponse d’Elisabeth. Cette première partie a fonctionné comme une prière autonome, jusqu’à ce que le Sub tuum, partie consacrée à la demande, lui soit à peu près intégré. Enfin, au 16e s. au moment du concile de Trente, la prière a été introduite dans le bréviaire romain.

Retour aux Pères

Origène (vers 250), l’un des plus grands et des plus intelligents des Pères, se fait déjà de Marie l’image d’une servante humble et docile, qui ne prétend pas tout comprendre. Mais tout de même… c’est lui qui introduit l’idée que Marie est la mère de tout disciple, parce que le Jésus de Jean a dit, au pied de la Croix, au disciple qu’il aimait : « Voici ta mère ». Donc, si elle est la mère de ce disciple, elle l’est de toute autre personne. Vous constatez encore une fois ici que les personnages des évangiles sont les matrices des disciples que nous pouvons devenir. C’est ici d’autant plus vrai que ce disciple bien aimé, anonymisé par l’évangéliste, l’est pas un procédé littéraire qui permet d’intégrer le lecteur : je suis, vous êtes, le disciple bien aimé. C’est-à-dire tout disciple.

Mais cette extension vers les images parentales n’est pas exempte de risques. Père et mère sont des titres dont on mesure bien aujourd’hui comme ils sont lourds à porter par certains, parce qu’ils renvoient à des expériences douloureuses. Ils ne doivent donc pas faire écran avec ce que dit l’évangile.

En général, pendant ces premiers siècles, Marie est encore vue comme une personne humaine, qui a besoin du salut. Athanase (4e s) insiste : « Marie, en effet, est notre sœur, car ns sommes tous nés d’Adam » (Lettre à Épictète 4, 7).

Vers la fin de cette époque apparaît aussi une autre inflexion qui, plus tard, deviendra une dérive : Marie devient un modèle pour toutes celles qui veulent rester vierges. Mais attention : à cette époque, « vierge » se conjugue avec l’acquisition d’une certaine liberté, enfin au moins pour les femmes aisées, car une femme seule et pauvre survit difficilement dans cet univers où la force physique est importante et où le droit est encore fragile.

Du côté des Pères latins, il y a moins de richesse que chez les Pères grecs. Une curiosité intéressante : Zénon de Vérone pense que Marie est devenue enceinte par l’oreille… Mais c’est l’oreille qui écoute la parole de Dieu. Retenez cette image, elle nous ouvre à des développements très riches. D’autant que, plus tard, on perdra ce sens spirituel et on utilisera de nouveau l’image, mais parce qu’on est passé du côté d’une virginité physique, et on voudra alors la sauver… à tout prix.

Ambroise de Milan met l’accent sur la foi de Marie. Elle devient le modèle « du croyant », entendez bien : homme ou femme. « Toute âme qui croit, conçoit et engendre la parole de Dieu et reconnaît ses œuvres » (Traité sur St Luc 2, 26 Sc n° 45). Vous avez là le fondement d’une lecture spirituelle de la maternité de Marie. C’est-à-dire que Marie est mère, non seulement par la chair, mais parce qu’elle accueille Dieu par sa parole. Tout croyant peut accueillir le Seigneur par une sorte de « maternité ».

Augustin (4-5e s), le Père le plus cité à Vatican II, tient le parallèle entre Marie et l’Église. Il contemple en Marie le disciple davantage encore que la mère. « Ce qui est dans le cœur vaut davantage que ce qui est dans le ventre ». Observons encore une fois que la maternité de Marie est lue spirituellement. (Sermon 72 A, 7).

Et les apocryphes ?

Je dois d’un mot évoquer les évangiles apocryphes qui ont fait, depuis une génération, l’objet de recherches intenses et de publications scientifiques qui, puisqu’elles ont été popularisées, intriguent beaucoup un public cultivé. Ces évangiles apocryphes, c’est-à-dire « cachés », sont des écrits religieux, juifs ou chrétiens, non retenus dans le canon des Écritures. Attachés à remplir les blancs de l’histoire de Jésus, ils le font souvent par le recours au merveilleux, à la magie. L’un d’entre eux, le Protévangile de Jacques, raconte la vie de Marie, à partir de ses parents, Anne et Joachim. Ils ont énormément inspiré les artistes. On ne peut visiter un musée sans connaître les apocryphes essentiels. Ainsi, sont issus des apocryphes : La Présentation de la Vierge au Temple, La Rencontre d’Anne et de Joachim à la Porte dorée, à Jérusalem, et l’éducation aux Écritures qu’Anne a donné à sa fille Marie, que vous voyez sur votre écran, statue venue du plus pur baroque brésilien, grâce à l’une d’entre nous qui y vit, qui m’en a envoyé la photo et qui est parmi nous ce soir.

En résumé, au 4e siècle, on tient ensemble que Marie est vierge, qu’elle est disciple avant d’être mère, et qu’elle est le modèle de tout croyant. Essayons de ne pas oublier ces acquis quand nous allons évoquer les siècles suivants et la période actuelle.

La Mère de Dieu

Voilà que dans ce paysage relativement sobre et équilibré, arrive l’affaire de la « Mère de Dieu », la « Theotokos » en grec, au moment du concile d’Éphèse, en 431. C’est une affaire de l’Église d’Orient, donc compliquée. Celle-ci se partage en deux écoles, Alexandrie et Antioche, qui s’opposent sur la manière dont la divinité et l’humanité s’allient dans la personne du Christ, ou pour le dire autrement, comment « le Verbe se fit chair ». Marie est-elle donc la « Mère de Dieu », la « Theotokos », la mère du Verbe, ou la « Mère du Christ », la « Christotokos », la mère de l’homme Jésus ? Je passe sur les querelles qui ont nourri les débats, pour arriver à la conclusion. Après deux ans de suspensions du concile et de condamnations croisées, Marie fut déclarée « Mère de Dieu ».

Vous imaginez aisément que cette reconnaissance a été la matrice d’une extraordinaire inflation -populaire- au cours des siècles suivants. Si Marie est Mère de Dieu, elle devient puissante, et se déshumanise sous les assauts de sa grandeur. De fait, les célébrations mariales se multiplient et de nombreuses églises à Marie se construisent. La plus célèbre est Sainte Marie-Majeure à Rome (5e s), d’où est tirée l’Adoration des mages, mosaïque qui est sur ce power point. Ce titre de Mère de Dieu ne se répand cependant pas beaucoup en Occident, car y subsiste encore le risque de le confondre avec d’autres cultes païens.

Au Moyen Âge, le thème de la virginité est de plus en plus évoqué, sans perdre cependant son sens spirituel. Mais vient peu à peu le temps des excès, autant en Orient qu’en Occident. Ainsi Venance Fortunat (6-7e s, évêque de Poitiers) : « Tu es devenue le sort, la voie, la porte, le char ! Tu es demeure de Dieu, ornement du Paradis, gloire du Royaume, refuge de la vie, pont qui conduit au ciel. Arche resplendissante, fourreau de l’épée à double tranchant, tu t’élèves comme autel de Dieu, éminent phare de lumière (…) Tu es le beau candélabre qui contient la lanterne du verbe (?…) Tu es la beauté resplendissante qui décore la sainte Jérusalem, vase placé devant le Temple en l’honneur de Dieu. » Le titre de reine, lui aussi, devient populaire. Il sous tend l’antienne (chant alternatif de deux chœurs et aussi le refrain accompagnant le psaume) Salve Regina, mater misericordiae, écrit au 11e s. par Hermann de Reichenau. L’Orient fête la Dormition (issue d’un apocryphe) dès le 6e s. Entre le 7e et le 10e s, les opinions divergent sur l’assomption corporelle de Marie, mais elles stabiliseront après l’an mille, tandis que l’Orient reconnaît la fête de la Dormition au 13e s. et que les auteurs occidentaux comme Thomas d’Aquin soutiennent l’assomption de Marie.

Le coup d’arrêt de la Réforme

C’est la Réforme qui amène un coup d’arrêt à l’extension de la dévotion à Marie. Le grief des Réformés est que Marie prend la place du Christ. L’écrivain Mélanchton, ami de Luther, cite le cas d’un mourant qui au moment de passer de vie à trépas, n’invoquait que la Vierge Marie dans sa prière, et non le Christ. De fait, les fidèles finissaient par traiter Marie comme une personne supplémentaire de la Trinité. Et derrière cela, ils reconstituaient une sorte de panthéon familial, le Père, la Mère, le Fils, et l’Esprit saint…. et dérivaient vers la déesse Mère des temps antiques. Il ne faut donc pas dire que les protestants ne vénèrent pas Marie, comme on le dit volontiers en milieu catholique. Mais ce sont les déviances catholiques qui ont suscité la réaction protestante. La pensée catholique n’est pas sortie rapidement de la période de la Réforme, et la Contre Réforme n’a pas beaucoup produit sur Marie.

Par contre, la floraison mariale du 19e est impressionnante. Comment l’expliquer ? La question occupe beaucoup les historiens. J’observe, sur notre sujet, que c’est la dévotion qui prend le pas, de façon presque incontrôlable, puisque la Vierge « apparaît » sans que l’Église y soit pour quelque chose. Á Lourdes (1858), La Salette (1846), N.D. du Laus (17e s.), N.D. du Chêne (Doubs) (1585), ND. du Folgoët (av. le 15e s.), N.D. de la Médaille miraculeuse à Paris (1834), Pontmain (1871)… Ces apparitions et les cultes plus ou moins spontanés qui fleurissent attestent de l’importance de la dévotion à Marie, et de la proximité de coeur que les fidèles entretiennent avec elles.

Comme une réponse institutionnelle à cette « prise de pouvoir » populaire, Rome proclame en 1854 le 1er des deux nouveaux dogmes mariaux, celui de l’Immaculée Conception (la Vierge est préservée du péché originel).

Le second dogme date de 1950. Il s’agit de l’Assomption de la Vierge, son élévation au ciel (Marie a été « élevée en corps et en âme à la gloire céleste »). Ces deux dogmes ont été diversement reçus. Propres à fixer la dévotion populaire, pour certains, peu utiles pour d’autres.

C’est dans ce contexte chargé que Vatican II, concile éminemment christologique, a voulu, dans Lumen Gentium, constitution consacrée à l’Église, (ch.8) ajuster les regards des fidèles sur les textes évangéliques, d’une part, et sur la liturgie d’autre part. Marie « la toute sainte » est « en tête de la communauté des élus » (65). Telle est la conclusion plutôt sobre que l’on peut en tirer.

Mais la consigne de discrétion de Vatican II, pourtant très salutaire, a été dépassée par les interventions intempestives de prélats qui ont voulu faire de Marie la « corédemptrice ». Bien sûr, c’est un non sens théologique. Je dois citer aussi ce que j’ai entendu, de la part de prêtres, surtout pendant le pontificat de Benoît XVI : « Vous (les femmes) avez Marie, nous (les hommes), nous avons le Christ ». Une horreur théologique, car le « Christ est « l’unique médiateur, donc le seul Rédempteur ». « Car il y a un seul Dieu, et aussi un seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous (1 Timothée 2, 5-6).

Aussi, dans la ligne de Vatican II, l’Église demande la discrétion sur Marie. Vous avez constaté lors de notre première rencontre l’assez faible nombre de versets qui la mettent en scène. Mais Sylvaine et moi, souhaitons aller plus loin que cette discrétion. Nous pensons que des aspects de Marie n’ont pas été assez mis en lumière par Vatican II. Lesquels ? Surprise…
Mais aussi patience… nous avons encore 5 rencontres pour les faire sortir de l’ombre.

Anne Soupa