"La théologie féministe" par Marie-Françoise Hanquez-Maincent

Rubrique: 
Auteur.e: 
Anne Soupa
Date: 
15/02/2019
Légende : 
"La théologie féministe" par Marie-Françoise Hanquez-Maincent

 

La théologie féministe, de Marie-Françoise Hanquez-Maincent, Médiaspaul, janvier 2019, 106 p., 14€. 

Dans ces quelques 100 pages d’une lecture très aisée, l’auteur analyse les théologies féministes, à la fois dans les principes qui les guident et dans leurs diverses approches. C’est un petit guide précieux qui permet de comprendre les ressorts de ces théologies, reconnues et légitimées par le document magistériel de 1993 sur « L’interprétation de la Bible en Église ». L’auteur invite à réfléchir sur les nombreuses manières dont ces théologies peuvent s’élaborer : à partir d’un contexte de libération d’une servitude ancestrale, à partir de l’expérience vécue, des contextes de rédaction et surtout d’interprétation des Écritures, et enfin au vu des contextes culturels. 

L’auteur consacre des développements intéressants et encore peu entendus à l’expression féministe des divers continents et souligne la grande diversité des approches. En effet, les femmes d’Asie ou d’Afrique, par exemple, ne vivent pas la « libération sexuelle » de la même façon que la revendiquent les Occidentales. Les différences entre ces théologies sont même si profondes que leur discours en ressort parfois affaibli et leur militance – au service de la moitié de l’humanité, ce n’est pas rien ! – risque ainsi de s’émousser. 

L’auteur réserve aussi un chapitre intéressant à dresser le portrait de quelques femmes de l’Évangile, ce qui lui permet de mettre le doigt sur certains des détournements opérés sur les textes originels par la lecture masculine. Dans ce registre, elle aurait pu évoquer la nature des cinq maris de la Samaritaine, dont la Bible elle-même offre une clé d’interprétation. En effet, le rédacteur biblique, Jean, fin connaisseur des Écritures, n’a pas pu ne pas avoir en tête l’épisode du 2e Livre des Rois où il est question des cinq divinités que la Samarie est contrainte d’adorer du fait de son envahissement par des Assyriens polythéistes (2 Rois 17, 24 ; 29 ; 33.). Or il a fallu l’interprétation de John Bligh (1962) puis de Sandra M. Schneiders (1995) pour que soit contesté le portait d’une Samaritaine infidèle. 

Ces glissements interprétatifs masculins sont lourds de conséquences. Ils ont répandu l’image que les femmes des évangiles étaient de mœurs légères ou adonnées à la prostitution. C’est faux. La seule femme des évangiles à être déclarée « pécheresse » est la femme qui répand du parfum aux pieds de Jésus en Luc 7. Et encore, le qualificatif n’est pas nécessairement de type sexuel ! Cette dérive prouve en outre combien le regard de l’institution ecclésiale sur les femmes est hyper sexualisé. Existe-t-il pour elle d’autres femmes que les épouses, les mères, les vierges et les prostituées ?   

La réflexion majeure à laquelle me conduit ce livre est cependant plus fondamentale. Je me suis interrogée sur le bien fondé même des théologies féministes. Et j’en viens à soutenir que la seule théologie féministe qui vaille serait celle qui reconsidèrerait à la racine la théologie classique. 

Marie-Françoise explique très clairement comment ces théologies féministes se sont construites en réaction et à distance de la théologie classique (établie par Platon, Aristote, reprise par Augustin, Thomas d’Aquin, et l’ensemble des Pères) qui veut que le masculin soit la norme, l’englobant qui définisse les deux sexes, que l’altérité féminine dérive de l’identité masculine. Mais n’est-ce pas cette prétention qui est à contester, radicalement ? N’est-elle pas le résultat d’un coup de force, d’une OPA masculine sur l’humanité ? Les femmes québécoises n’ont-elles pas magistralement démontré, en se servant d’un langage inclusif, que le masculin ne saurait englober les deux sexes ? Qu’il excelle à rendre les femmes invisibles, donc passives, donc assujetties ? Que c’est une domination masquée et rien d’autre ? 

Il est donc temps d’élaborer, non plus des théologies féministes qui, finalement, se construisent en miroir inversé de ce que les hommes font et adoptent, mais une théologie « de l’être humain », ni masculiniste ni féministe, ni occidentale ni afro-américaine, car toutes renoncent à une parole valable pour tous. Une telle théologie exaucerait l’égalité entre hommes et femmes voulue par Genèse 2 – récit dans lequel l’homme et la femme ont été créées simultanément, égaux et sans différence normée. Ce serait une théologie universaliste, fondée sur l’existence de deux sexes, égaux et différents. De ce socle universel, anti-inégalitaire dans l’ordre des droits, émergerait une conscience aigüe de la différence qui seule peut fait vivre l’altérité. Altérité essentielle, fondatrice, conforme en tout au projet énoncé en Genèse 2 parce que, en permettant le rapport à l’autre, elle rend possible à la fois la vie en société et la relation à Dieu. 

Ainsi il deviendrait légitime d’appeler cette analyse « théologie » car, en construisant le rapport à l’autre sur le socle des différences entre les hommes et les femmes, elle est aussi une maïeutique du rapport à Dieu. Quand on vit l’expérience d’autrui dans la chair et dans les événements de la vie, alors s’ouvre aussi un chemin vers le Tout Autre. Et, à distance de ce que pense Lucetta Scaraffia et que rapporte Marie-Françoise, je sais que la maternité, expérience privilégiée de la cohabitation charnelle avec un autre, est loin d’être la seule modalité d’accès à l’autre. Le futur père, donateur de sa semence, dépossédé d’elle, condamné à imaginer sa métamorphose dans le ventre de sa compagne sans partager sa chair avec l’enfant, fait lui aussi une expérience de l’autre particulièrement radicale. 

Au contraire, dans le cadre d’une théologie dite « classique » qui continuerait de cohabiter avec une autre dite « féministe », le soupçon demeure. Il vient de ce que l’on appelle « théologie » (discours sur Dieu) ce qui n’est qu’« anthropologie » (discours sur l’être humain). Ce glissement est davantage qu’une imprécision. Il laisse penser que parler de Dieu et parler de l’homme (ou de la femme) serait la même et unique affaire. Il expose à considérer Dieu comme un être humain. Ne pas contester la théologie dite « classique », la nommer et donc la légitimer, c’est ainsi continuer de croire que le discours masculin – avec sa prétention à englober les deux sexes – parle valablement de Dieu. Cela prolonge la conviction masculine, souterraine mais tenace, que Dieu serait mâle. Dérive inacceptable qui, à elle seule, justifierait que l’on allume des bûchers pour hérésie. Seule l’adoption d’une nouvelle théologie appelée à devenir la « classique » de demain doit permettre que ce qui est d’abord une anthropologie soit aussi une « théologie » et qu’elle le soit sans mensonge. 

 

Commentaires

Auteur du commentaire: 
MARTIN

intéressant. La théologie sera réunifiée en Europe quand le clergé masculin ne sera plus en nombre suffisant pour dominer l'Eglise. Ce temps est proche. Il faut s'y préparer.