Avenir de l’Église, des femmes avec des hommes ?

Auteur.e: 
Sylvie de Chalus
Date: 
21/10/ 2019
Légende : 
Anne-Marie Pelletier

   Anne-Marie Pelletier, universitaire, bibliste, titulaire du prix Ratzinger en 2014, a déjà consacré plusieurs ouvrages à la question des femmes dans le catholicisme. Elle revient sur le sujet dans son dernier livre, L’Église, des femmes avec des hommes (Les éditions du Cerf, 2019). Le titre fait écho à un article plus ancien, paru dans la revue Etudes en 2017, « Des femmes avec des hommes, avenir de l’Église » (2017/1, pages 47-56). On peut être attentif à l’emploi du pluriel, qui prend ses distances par rapport à la figure de la Femme, essentialisée et réduite à une abstraction intemporelle, ainsi qu’au souci d’insister sur la présence conjointe d’hommes et de femmes dans l’Église, renvoyant  à une relation fondatrice d’humanité, au carrefour de l’anthropologie et de la théologie.

    Dans le premier chapitre, « Retour sur les temps présents », l’auteure évoque avec netteté la réception difficile, chez les femmes,  de plusieurs textes du magistère : l’encyclique Humanae vitae de Paul VI en 1968, qui se prononce sur  le contrôle des naissances et dénonce le recours à des moyens artificiels, sans que les femmes aient été consultées, alors que c’est un sujet qui les affecte au premier chef.  Le second dossier est l’anthropologie de Jean-Paul II et sa conception du génie féminin, valorisant à l’extrême la conjugalité et la maternité, donnant à la femme un caractère sublime, accordant une place très importante à la Vierge Marie, mais justifiant théologiquement la différence des vocations, des statuts et des fonctions dans l’Église. Cette théologie de la différence des sexes est réaffirmée dans la lettre apostolique de 1994, Ordinatio sacerdotalis, qui réitère le refus d’ordonner les femmes en donnant un caractère d’autorité solennelle au texte. Au-delà de la question du sacerdoce, nombreuses ont été les femmes à prendre des distances par rapport à cette anthropologie, considérée comme un vecteur d’inégalités  dans les représentations du masculin et du féminin. Deux dossiers difficiles depuis le milieu du siècle dernier, qui ont contribué à creuser un fossé entre l’Église et les femmes.

    Les deux chapitres suivants, « Lire plus aujourd’hui qu’hier » et « Lire encore plus loin », sont consacrés à l’Ecriture. La bibliste convoque ici les exégèses les plus récentes et les plus sûres pour montrer  que dans de nombreux textes bibliques, dont le contexte est pourtant une société patriarcale, les relations entre hommes et femmes sont complexes, ne renvoient pas seulement à une relation de domination, peuvent même exprimer une relation d’alliance. Plusieurs versets sont analysés de très près, comme le second texte de la création, mettant en cause la lecture traditionnelle de la relation de dépendance entre Ève et Adam. Une lecture attentive fait émerger de l’ombre de belles figures comme Judith et Esther, dans l’Ancien Testament, Marie-Madeleine dans le Nouveau. Longtemps, la lecture de ces textes a été androcentrée ; ce n’est plus le cas aujourd’hui et les études féminines, en déplaçant la focale, sont parvenues à des conclusions qui s’imposent et qui modifient l’interprétation traditionnelle.

    Le quatrième chapitre, « Le temps des femmes : quelle chance pour l’Église ? » est le plus long, le plus intéressant aussi. A.M. Pelletier se penche sur  la structure hiérarchique de l’Église et la séparation très nette entre clercs et laïcs. Elle évoque le ministère presbytéral et le replace dans les différents  contextes historiques. A partir du concile de Trente, surtout, et pour contrer le mouvement issu de la Réforme, il y a eu sacralisation du sacerdoce, hiérarchie très nette entre les ordres dans l’Église. Sous l’impulsion des théologiens et notamment du père Congar,  l’ecclésiologie a été renouvelée lors du concile Vatican II. La constitution dogmatique Lumen Gentium commence dans les premiers paragraphes par parler du mystère de l’Eglise, dans son unité, et met en évidence le sacerdoce commun des baptisés avant de parler du ministère sacerdotal, en articulant l’un à l’autre. Quel rapport avec la question des femmes, pourrait-on objecter ? Les femmes, y compris les religieuses, sont du côté des laïcs, par essence, pourrait-on dire, puisque l’ordination ne concerne que des hommes. Si la dignité des baptisés est rappelée, ainsi que l’appel universel à la sainteté,  c’est le statut des femmes qui reçoit de ce fait une nouvelle dignité, dans une perspective renouvelée. 

    Le dernier chapitre, « Eclats de féminin », convoque de très belles figures de femmes de l’époque contemporaine.  Pour l’auteure, il y a bien une foi au féminin, une manière spécifique de louer Dieu, de le connaître et de l’aimer. Les dernières pages sont consacrées à la Vierge Marie, d’une manière très humaine, mettant en évidence, chez elle, une résistance au découragement, une espérance, un sens de l’invisible.

 

    On peut être reconnaissant à A.M. Pelletier de parler avec netteté du malaise des femmes dans l’Église, d’en montrer les raisons, sans polémique excessive, avec un vif souci du contexte historique,  mais en dénonçant aussi un certain discours qui, sous des dehors laudatifs, enferme les femmes dans une vocation qui se confond avec une sorte de destin. Parole androcentrée depuis des siècles. Or le livre montre  bien qu’il est nécessaire qu’il y ait aussi une parole de femmes dans l’Église. C’est déjà le cas dans le milieu universitaire des exégètes et des théologiens, ce n’est pas le cas dans la gouvernance de l’Église. Si les femmes peuvent être entendues comme expertes, ou auditrices, elles n’ont aucun droit de vote ni de décision. Entendre le point de vue des femmes, c’est aujourd’hui une question de crédibilité pour l’Église catholique.

    Mais l’auteure me semble partager une anthropologie qui accorde beaucoup d’importance à la différence des sexes.  Dans le dernier chapitre, notamment, elle semble se rapprocher d’un point de vue différentialiste, essentialiste même, montrant des femmes consolatrices, sensibles à la fragilité de la vie, ayant toutes quelque chose de commun. Sans doute, mais, ce faisant, elle se rapproche beaucoup de la conception de Jean-Paul II, liée à une théologie du corps, dont elle s’était pourtant démarquée dans un chapitre précédent. Elle parle même d’une « Foi au féminin, connaître Dieu autrement » (p. 214). Est-ce si sûr ? N’y a-t-il pas une seule nature humaine, commune, rachetée par le Christ ? Il existe une ambivalence dans le catholicisme, une insistance  sur la différence des statuts et des fonctions, selon que l’on soit homme ou femme, mais aussi un caractère universel dans la théologie de l’annonce du salut. C’est la différence qui est ici privilégiée.

    Enfin, même si l’auteure pointe les difficultés auxquelles se heurtent les femmes dans l’Église et souhaite pour elles des fonctions reconnues, il semble malgré tout qu’elle associe fondamentalement les femmes au laïcat ; on sait qu’A.M. Pelletier ne revendique pas le sacerdoce pour les femmes. Mais on l’a connue auparavant plus incisive pour demander un ministère de lectorat. Or la question des ministères se pose aujourd’hui d’une manière aiguë : l’action des femmes n’est pas reconnue institutionnellement dans l’Église, alors que, dans la société civile, elles ont accédé à une reconnaissance publique, à des fonctions ; le fossé se creuse entre les deux conceptions. Confier des ministères – temporaires ?- à des laïcs, donc à des femmes,  suffira-t-il ? La question des ministères, qui renvoie de fait à une anthropologie et à une théologie, est aujourd’hui un point crucial, qui suscite bien des passions.

 

                                Sylvie de Chalus