Le lavement des pieds : un rite ou un appel à aimer ?

Auteur.e: 
Comité de la Jupe

Le 5 avril prochain, avec la célébration du Jeudi saint, revient le Lavement des pieds, qui reprend le geste de Jésus envers ses disciples. Quelle est lhistoire de ce geste ? Quel sens lui donner ?

L’évangéliste Jean a choisi de rapporter le Lavement des pieds à la place de l’institution de la Cène. Il souligne ainsi l’aspect existentiel de l’Eucharistie. Le mémorial du dernier repas et de la vie donnée de Jésus Christ pour la vie du monde s’actualise en chaque chrétien en amour-service du frère. L’aspect sacramentel et l’aspect existentiel du dernier Repas ne peuvent être séparés.

« Avant la fête de la Pâques, Jésus sachant que son heure était venue, lui qui avait aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusquà lextrême….Jésus se lève de table, dépose son vêtement et prend un linge dont il se ceint. Il verse ensuite de leau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et les essuyer avec le linge dont il est ceint » (Jn 13, 1. 4-5).

Deux remarques, au préalable. Jean ne restreint pas ce geste aux seuls douze apôtres, et l’on sait par ailleurs que parmi les disciples il y avait des femmes qui « suivaient Jésus ». Cette dernière qualité contribue à définir un « apôtre ». La deuxième remarque est que dans aucun des récits évangéliques, la Cène - avec l’institution de l’Eucharistie – n’est pas d'abord une institution ministérielle. Elle est mémorial de la Nouvelle Alliance de Dieu avec l’humanité en Jésus Christ.

 

Un peu dhistoire

Dès les premiers temps de l’Église, ce geste d’humble service de Jésus est pratiqué, mais pas toujours en relation avec le Dernier Repas et l’institution de l’Eucharistie.

Saint Athanase et Saint Amboise évêque de Milan, mentionnent que l’évêque, avant de baptiser les catéchumènes, leur lave les pieds, posant ensuite par trois fois le talon du catéchumène sur son front.

Origène puis Saint Augustin y voient un rite pénitentiel lavant les péchés commis aux « extrémités de notre être ». Saint Macaire le relie avec l’eucharistie, car il institue une « communion de charité dans le service de l’autre ». Selon aussi la belle formule de Saint Augustin : « Il n’y a de Présence Réelle que si elle est réalisante », c'est-à-dire réalisant la communion dans la charité reçue et vécue.

Au 4e siècle ce rite précède la communion chaque jour, y compris pour les voyageurs.

Au Moyen Age ce rite s’appelle Mandatum (« commandement », en latin) ou Mande ou Mandet, pour rappeler le Mandatum Novum (commandement nouveau) donné par Jésus. Il est largement pratiqué par les souverains rois et reines, les évêques, les abbés, en général autour de Pâques. Il vaut œuvre de bienfaisance.

Au temps de la Réforme, à Rome, le Lavement des pieds était distinct de la liturgie eucharistique de la Cène du Jeudi Saint. Le pape lavait les pieds, déjà bien savonnés au préalable… de 13 prêtres pauvres. Il était ensuite offert à ces prêtres un bon repas, le pape servant le premier plat et le premier verre de vin, mais sans partager leur repas... Luther et Calvin ont aboli ce rite jugé théâtral et sans vraie charité. C’est d’ailleurs un Jeudi Saint que le pape excommunia Luther le matin et pratiqua le Lavement des pieds l’après-midi. Cependant certaines églises protestantes ont conservé le Lavement des pieds dans leur célébration du Jeudi Saint.

L’Église anglicane l’a repris il y a un peu plus d’un siècle, de même que l’Église orthodoxe russe. L’Église orthodoxe grecque, les églises orientales arméniennes, coptes… l’ont toujours pratiqué.

 

Aujourdhui dans nos paroisses

Il est intéressant de lire ce qu’en dit le missel romain : « Après lhomélie, dans laquelle on met en lumière les mystères principaux que célèbre cette messe, à savoir linstitution de lEucharistie et du Sacerdoce, ainsi que le commandement du Seigneur sur la charité fraternelle, on procède au lavement des pieds, , pastoralement, il semble bon de le faire. Les hommes qui ont été choisis sont conduits aux sièges qui leur ont été préparés à lendroit le plus apte. Alors le prêtre (après avoir déposé la chasuble, si cest nécessaire) verse de leau sur les pieds de chacun, puis les essuie, aidé en tout cela par les ministres ».

Par le choix « d’hommes », il semblerait, en référence dans le même texte à l’institution de l’Eucharistie et du sacerdoce, (la majuscule sous entendant ministère ordonné…) que ces hommes sont censés représenter les 12 apôtres. Le missel romain n’indique cependant pas de nombre…

 

Le lavement des pieds : un rite ou un appel à aimer ?

Est-il un simple rappel de l’abaissement de Jésus qui s’est fait serviteur de ses disciples et même de celui qui allait le trahir ? Un geste du passé sans impact dans nos vies…. Est il une valorisation des seuls ministres institués représentés par ces « hommes choisis » parmi l’assemblée et censés représentés les douze apôtres ? Un service de charité en vase clos…

Il est vrai que dans de nombreuses paroisses, femmes et hommes sont encore invités à bénéficier de ce rite, signifiant ainsi que l’appel Jésus à se faire serviteur s’adresse à tous ses disciples.

Ces questions montrent bien le flou qui accompagne aujourd’hui le Lavement des pieds. Ou bien le rite se limite aux desservants, ou bien il est signe de l’amour pour tous, et on voit mal alors pourquoi le missel romain le destine seulement aux hommes.

À chacun-e-s d’entre nous d’être attentifs, cette année, à la manière dont ce geste de Jésus, subversif et riche de sens, sera pratiqué pour faire vivre aujourd’hui le commandement nouveau : « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé », sans aucune discrimination, respectant l’égale dignité des femmes et des hommes, disciples de Jésus. Soyons prêt-e-s à intervenir pour que ce rite continue à annoncer l’étonnante et révolutionnaire nouveauté de l’Évangile : le « maître » doit se faire le serviteur de ses frères et c’est à des femmes que Jésus a confié l’annonce de sa résurrection et seul l'amour vécu en actes sera la mesure de nos vies !

Claude Dubois

Commentaires

Il existe une théologie sous-jacente qui voit dans le lavement des pieds l’institution du Sacerdoce, rapprochant quelques versets de l’Ancien Testament du texte de St Jean. Cette théologie rappelle que l’acte du lavement des pieds était un rituel de préconsécration pour l’ordination des Lévites, les prêtres de l’Ancien Testament, de la tribu de Lévi. (Exode, 29,4 : « Tu feras avancer Aaron et ses fils à l’entrée de la tente de réunion et tu les laveras avec de l’eau ». ) Le terme « part », que Jésus emploie en parlant à Pierre renvoie aussi à la part des Lévites et à leur unique héritage, qui est Yahweh. Il faut alors, impérativement dans cette optique, que ce soit des hommes qui soient choisis. Mais, en toute rigueur de terme, s’il faut signifier le sacerdoce, il faudrait que seuls des prêtres, ou du moins des séminaristes, figurent les apôtres (comme il est attesté dans l’article de Claude, le pape lavant les pieds de 12 ou 13 prêtres). Et c’est ici que nous rencontrons ce qui provoque le malaise de femmes de plus en plus nombreuses : les hommes ont part, d’une manière symbolique, au sacerdoce ministériel, de par leur seule appartenance au genre masculin. Ils peuvent donc figurer les apôtres, indépendamment de toute ordination. Le clivage des genres, au sein des laïcs, est alors très net, de plus en plus fréquent lors des messes dominicales, mais éclatant le Jeudi Saint Dans certaines paroisses – mais pour combien de temps, puisque le Missel romain parle bien de « viri », des hommes, qui s’avancent vers l’autel et que les consignes venant du Vatican sont pressantes– on privilégie encore, comme on l’a fait pendant les décennies qui ont suivi le concile de Vatican II, le geste d’amour du Christ pour tout homme (Homo), Christ venu racheter l’humanité dans sa totalité et laissant ce commandement de la charité à ses disciples, hommes comme femmes. Le prêtre va donc, dans l’assemblée, laver les pieds d’hommes et de femmes, parfois d’enfants. Pour ma part, depuis 2002, je n’ai plus jamais vu de femmes s’avançant vers l’autel, d’une manière visible de l’assemblée. Ce commandement de la charité est central, apport fondamental du Christianisme à l’histoire de l’humanité. Il est triste de voir aujourd’hui que prévaut une théologie que l’on pourrait qualifier de « sacerdotale », qui renvoie les femmes à l’invisibilité, avec le sentiment que si on leur demande à l’extérieur (ad extra), de donner des témoignages de charité et d’être disciples du Christ, à l’intérieur (ad intra), on leur dénie toute participation à la liturgie, même mineure. Elles ne peuvent que se sentir des fidèles de second choix.

Enfant, en la cathédrale de Montaban Monseigneut Théas a "lavé" mes pieds soigneusement préparés... Initiation au mystère. Initiation au cours d'une longue semaine sainte où nous lisions des extraits de l'exode, des psaumes, vivions les silences voilés du Vendredi Saint après les célébrations grandioses et rigoureuses du Jeudi Saint... Par quoi remplacer pour mes petits enfants ce type de communication sensuelle, conçue pour l'illettrisme, mais à partir de laquelle j'ai pu, entre trente et cinquante ans, affirmr mon adhésion à Jésus???

Je suis parfaitement d'accord avec Sylvie sur les injonctions paradoxales faites aux femmes catholiques: soyez témoins du Christ dehors, invisibles au dedans! Néanmoins, je n'aimerais pas du tout, du tout, en tant que femme, me faire laver les pieds par un homme (c'est peut être ma sensibilité méditerranéenne, j'en conviens)et je ne suis sans doute pas la seule. Pourrait on envisager alors que les femmes se lavent les pieds entre elles ? J'ajoute une remarque: dans mon travail social auprès de personnes très dégradées, ce qui m'a demandé le plus d'efforts, ce sont les femmes:les femmes qui sentaient la saleté, l'alcool, parlaient parfois avec violence, et me renvoyaient l'image de ce que j'aurais pu devenir, si facilement. Donc il ne me semble pas que cette séparation serait une discrimination.

Ah, Michelle, comme quoi, il doit bien y avoir une signification érotique du pied, car si vous ne voulez pas qu'un homme vous lave les pieds, vous donnez raison, symboliquement aux prêtres qui ne veulent pas laver les pieds des femmes. QUant à moi, je me souviens avec une certaine émotion, que jeune responsable d'aumônerie, alors que je rentrais épuisée d'un rassemblement, j'ai croisé mon curé qui préparait la célébration du Jeudi Saint qui avait lieu le soir-même. Me voyant, il m'a dit: "Oh, toi, tu as bien besoin qu'on te lave les pieds". Et le soir, pendant la célébration, j'étais parmi ceux et celles à il a lavé les pieds. Je trouve que le sens étais juste.

@Christine: Il existe deux sortes de non-mixité: l'une , décidée unilatéralement par les hommes/détenteurs du pouvoir,qui est excluante, et désigne aux femmes un champ-espace délimité. L'autre, qui est volontaire, et décidée par les femmes elles mêmes, pour des raisons qui touchent à la pudeur(sentiment, lui, mixte!) ou à l'intimité. Or, je suis fatiguée de la mixité obligatoire où veut me plonger la société. Je n'ai pas aimé avoir des gynécologues hommes lors de mes grossesses, et encore moins avoir, lors de la première, 4 étudiants en médecine(masculins) avec le médecin, pendant que j'étais sur la table d'examen.Il n'y a aucune "érotisation" là dedans; il s'agit du respect de l'intimité: on n'a pas forcément envie de montrer son corps à des personnes du sexe opposé qu'on ne connait pas.Et d'ailleurs, obliger les personnes à le faire est communément ressenti comme une violence. La réciproque pour les hommes est vraie: en milieu hospitalier, les malades opérés de certains cancers(prostate, testicules) demandent très souvent à avoir UN infirmier si c'est possible. C'est pourquoi l'interdiction de demander à être soigné par une personne d'un sexe déterminé m'a paru stupide et irrespectueuse. Il en est de même pour les pieds! je n'ai pas envie d'avoir à mes genoux un homme que je ne connais pas! Je n'y vois pas pour autant une scène torride!!!

MAis précisément Michelle, le lavement de pied est un geste liturgique, il n'est pas une question d'envie, et ce qui est en question c'est bien d'avoir une personne à genoux à vos pieds. Homme ou femme, il n'y a en la matière pas de différence. Symboliquement, c'est-à-dire dans la réalité liturgique, c'est Jésus lui-même qui se met à nos pieds.

Michelle, il ne faut pas renverser les choses. On n'a jamais obligé aucune femme à se faire laver les pieds. Bien au contraire, elles sont depuis quelques années souvent exclues du geste au motif qu'elles ont des femmes.

Sur le fond et le principe, vous avez raison Christine, cependant, lorsque nous allons nous confesser, nous sommes censés parler à Dieu, et c'est de Lui que nous attendons le pardon. Mais concrètement,nous parlons à un prêtre, "passeur de Dieu", et personne humaine, comme votre laveur de pieds qui personnifie le Christ. Or, si cette personne humaine outrepasse son rôle, et nous tient des propos blessants et nous rejette (voir de nombreux témoignages de personnes "en marge" sur ce sujet) le malaise est tel que nous ne pouvons plus voir Dieu. Donc, je pense improductif que les femmes qui ressentent le même malaise que moi à cette idée (le lavement de pieds) se fassent violence. On pourrait dire aussi que c'est "la médecine" asexuée qui est symboliquement au chevet du malade, mais vous voyez que ce n'est pas si simple.

à propos du commentaire de Sylvie. serait-il possible que nous usions avec discernement des mots "sacerdoce" et "ministère"? Pour moi, il n'y a qu'un seul sacerdoce, celui du christ, auquel tout baptisé a part (et c'est en ce sens que Pierre dit que nous sommes prêtres, prophètes et rois. La fonction particulière des prêtres dans l'église s'appelle- pour moi- ministère presbytéral. Le ministère ne fait pas du prêtre quelqu'un qui serait davantage assimilé au Christ que n'importe quel baptisé. Nous sommes tous membres du Christ, comment l'un d'entre nous pourait-il l'être davantage? Le prêtre est un chrétien à qui la communauté confie un certain nombre de fonctions particulières, éminemment celle de présider l'Eucharistie. Cette fonction est un service (= ministère) confiée à un "ancien" (= presbus, prêtre). Ces questions de mots ne sont pas anodines: elles font en fait l'objet de discussions très tendues au sein de notre église et, bien évidmment, entre l'église romaine et les églises protestantes. En usant du mot "sacerdoce" nous faisons du prêtre un intermédiaire entre l'assemblée et le Père, nous faisons de lui une personne sacrée: est-ce vraiment cela que nous voulons dire?

C'est pas le pied! Ma petite expérience, lointaine, enfantine, est celle de l'immersion dans le trésor des rites et des symboles. Dans ma caverne d'Ali Baba j'ai une bassine d'eau chaude portée par un diacre ou sous-diacre, un évêque mitré ceint d'un torchon penché sur moi, une vision particulière du "Verbe fait Chair".....Mais je ne suis pas femme....

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