Le pasteur feministe

Auteur.e: 
Bertille Zahnd
Date: 
07/06/2019

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des événements ayant existé serait totalement fortuite.

Ma mère est un peu toquée. Elle s’est mis en tête de défendre le rôle des femmes dans l’Église. Elle me répète : « Chez les catholiques les femmes ne sont pas visibles, tu comprends ? Visibles ! » Le lecteur se souvient peut-être, ici même sur le site de la Jupe, d’un article intitulé Comment un lai médiéval s’est mis au service du cléricalisme en dépréciant les femmes. C’est ma mère qui l’a écrit. Eh bien, puisqu’elle ne veut pas le faire, laissez-moi vous raconter ce qui est arrivé à cet article. 

C’est l’histoire d’un pasteur tout ce qu’il y a de plus féministe. Maître d’une cathédrale, au centre de notre bonne ville suisse. « Catholique, tête-de-bique » : en pays protestant, les plus prestigieux bâtiments ne sont plus à nous depuis 1536. Mais le pasteur est œcuménique : il fait filmer toutes ses prédications pour les envoyer à ceux qui n’assistent pas à l’office. Et à ceux qui y assistent, si jamais quelque chose leur avait échappé. Il les envoie par mail. Il a renoncé au blog. 

Ma mère aussi est un infatigable partisan de l’œcuménisme. Le pasteur est donc un ami. La semaine dernière, elle lui adresse son article, qui dénonce une très ancienne sculpture particulièrement misogyne exposée dans la cathédrale. Le pasteur est intéressé. Il félicite ma mère : comme c’est intéressant ! Et savant !! C’est vrai, elle s’en est donné du mal pour la Jupe, je peux vous le dire, moi qui la vois écrire tous les soirs en rentrant du boulot. Tous les soirs, elle refait son plan, elle cherche ses mots, elle compte les syllabes, elle tire la langue et mord son crayon. Elle s’est documentée, Dieu sait, presque trop. Elle explique d’ou viennent le célibat des prêtres, le chant grégorien, les sorcières du Nom de la Rose et les saucisses de veau… Le pasteur est saisi. Comme c’est intéressant ! Il lui demande où, dans sa cathédrale, il peut trouver cette sculpture : il ne l’a jamais remarquée. Dans cette petite salle du beffroi, juste à gauche en entrant ?

Nous sommes en mai et tout gazouille. Les homélies de carême sont loin. Le Christ est déjà ressuscité, de quoi pourrions-nous bien parler ? Tiens, dimanche, c’est la fête des mères. Voyez-vous s’ouvrir le piège, où va tomber ce pauvre pasteur ? Allez, je vous laisse deviner… Il trouve le sujet passionnant. Comment n’y a-t-il pas pensé ? Cette sculpture tombe à pic ! Elle lui revient de droit, n’est-elle pas dans sa cathédrale ? Elle va ragaillardir tous les cheveux bleus ; un peu mous du genou, ces derniers temps, les Protestants des églises historiques : tout le monde fout le camp chez les Évangéliques ! Cette sculpture est un chef-d’œuvre ; elle est très ancienne, elle date du XIIIe siècle. Elle déprécie les femmes, comme de dangereuses séductrices : des fatales. C’est bon ça, une sculpture misogyne. Grâce à Dieu, la Réforme a remédié à tout ça. Nous avons, nous, des femmes pasteurs. C’est difficile ça, tout ce machisme, ce cléricalisme, pour nos frères catholiques… Joli mois de mai quand reviendras-tu... Chez nous les femmes ne sont ni diabolisées, ni méprisées, ni oubliées. À l’honneur, les femmes, et visibles !! Il faut mettre les femmes au centre, rendre les femmes visibles. On critique beaucoup saint Paul, mais n’est-ce pas lui qui dit qu’« il n’y a plus ni homme ni femme » ? Et toutes ces figures de femmes dans l’Écriture ! À nous Sarah, à nous Rachel et Rebecca… Et cette célèbre Ruth, déjà. Le pasteur pose son crayon. Il tient son sujet. Il sait déjà que demain dimanche, il épatera les Sandoz, les Delessert, les Milliquet, en leur montrant l’œuvre misogyne, si dure pour les catholiques. Quelle bonne leçon de respect des femmes il va donner !! Joli mois de mai, quand reviendras-tu faire pousser les feuilles, faire pousser les feuilles… 

Que croyez-vous qu’il arriva ? Son homélie il prononça. Aux petits oignons il se filma. Ses paroissiens il épata. Il organisa même la visite de l’œuvre cachée dans le beffroi. Et que je te mousse et que je te mousse. Mais chuuut ! Pas un mot de ma mère, et pas un mot de la Jupe.

Ô le bon berger !

 

Lien vers l'article "Comment un lai médiéval s'est mis au service du cléricalisme en dépréciant les femmes"

 

Illustration: Lisa Vatan

Commentaires

Auteur du commentaire: 
Marie-o

Hypocrite ou égocentrique ? Le monde est plein d'hommes qui prennent en toute bonne conscience la meilleure place. Trop juste le texte !

Auteur du commentaire: 
Geneviève

Merci pour ce billet plein d'humour et de vérité historique ! Puisse vous lire la hiérarchie cléricale et en tirer profit !

Auteur du commentaire: 
Célestine

Trop fière de l'auteure ! Cruel mais juste, trop drôle !