Les religions doivent-elles se réformer?

Anne Soupa
03/03/2018

Débat du 27 janvier Saint Jacut : Les religions doivent-elles se réformer ?

L’Église catholique doit-elle se réformer ?

L’institution, d’abord : Elle devrait surtout se mettre davantage en conformité avec l’Évangile, la Bonne Nouvelle de Jésus. Jamais Jésus n’a fait acception de sexe. Pour lui, les femmes sont des êtres humains, point final. Il n’y a dans l’attitude de Jésus aucun fondement pour un différentialisme femme/homme, pas plus qu’il n’y en avait dans les récits de création au livre de la Genèse. Le différentialisme est une responsabilité culturelle, ce n’est pas un article de foi qui obéirait à une volonté du Créateur. Ce qui est fondamental dans les Écritures, c’est l’égalité.

Le christianisme n’est pas sexiste. C’est « l’institution Église » qui l’est.

Pourquoi ? Jusqu’à Pie XII, par simple conservatisme. Elle est à l’unisson de la société. Sous Paul VI se dessine un frémissement du côté de l’adhésion à l’émancipation féminine, qui se voit dans Gaudium et Spes (29, 2). Mais vient le recul apporté par Humane vitae, imputable à l’intervention de JP II. Et ce recul s’est affirmé considérablement avec JP II.

Comment ? JP II a fondé ontologiquement l’infériorité féminine (Lettre aux femmes de 1995, écrite peu avant la Conférence de l’ONU sur les femmes, à Pékin). Benoît XVI a renforcé le trait dans la Lettre aux évêques de 2004 (III, 13). Cette infériorité s’appuie sur une fausse interprétation de Genèse 2, 18, qui fait de la femme seule « l’aide ». Alors que l’aide est réciproque. Et cette aide, pour le pape, c’est le mariage et la maternité. La femme est donc ordonnée à son mari et à sa « fonction » reproductrice. C’est la vieille définition de la femme, celle qui a prévalu dans l’empire romain par exemple. La femme n’est pas comme l’homme sans pourquoi, elle est « pour ». Dans tous les discours magistériels, cette fonction maternelle est rappelée, elle est même au centre de toutes les argumentations sur « la place de la femme ».

Le problème est qu’aujourd’hui le magistère s’arcboute, s’enferre sur cette définition surannée. Ce qui était simple conservatisme devient aujourd’hui réactionnaire, au sens où cela nourrit une idéologie opposée à l’égalité femme/homme. Le magistère agit ainsi pour protéger sa structure cléricale. Certes, il promeut des femmes, et même dans les sphères romaines : commission théologique, commission pédophilie, Osservatore romano, personnel du Vatican... Et sur la question de la maternité, de la non-ordination de femmes prêtres, ces femmes disent ce que le magistère attend.

Où et en quels domaines ?

- Plus on se rapproche de Rome, plus le sexisme est fort. Dans les diocèses, il y a des avancées. Avec, toujours, un plafond de verre. La gouvernance reste aux mains des clercs. Par exemple, la charge de porte parole de la CEF est revenu aux mains des clercs ;

- Chez les charismatiques, en particulier à l’Emmanuel, on voit émerger le « masculinisme », fondé sur une apologie de l’agressivité masculine (John Eldredge, Indomptable), et une position passive des femmes. Les assises scripturaires de cette position sont simplement fausses. Ainsi en va-t-il du père Philippe de Maistre, aumônier de Stanislas, qui soutient (Radio Notre-Dame) qu’au jardin de Genèse, Dieu le Père donne sa masculinité à l’homme. Mais Dieu n’est pas « Père » au livre de la Genèse. L’argumentation ne vaut donc rien ;

- La liturgie est le lieu par excellence de la régression actuelle. Sans fondements théologiques, on écarte les femmes des lectures et de la distribution de la communion, et les fillettes de l’autel, et on leur invente d’autres fonctions. Souvent avec l’accord des parents ;

- Je cite le théologien jésuite espagnol José Maria Castillo : « Un fait suspect : j'ai cherché dans "l'Index des sujets" du Code de Droit Canonique actuel le mot "femme" et il s'avère que, dans la codification des droits dans l'Église, la femme n'est pas mentionnée. Est-ce que les femmes manquent de droits dans l'Église ? Et si dans l'Église, les droits des femmes sont inférieurs à ceux des hommes, avec quelle autorité l'Église peut-elle demander aux autorités publiques de respecter les femmes ? »

- Comment en sortir ? Je pense que le problème est aujourd’hui reconnu, à la fois par le Pape et par la plupart des évêques. Mais le magistère se trouve devant des injonctions contradictoires : en même temps il cléricalise et en même temps, il devrait ouvrir les portes aux femmes. La seule ouverture serait ce que François essaie de faire (synode pour l’Amazonie) : décider que les conférences épiscopales ouvriraient l’accès à la prêtrise à des hommes mariés. Cette décision serait l’antichambre de l’ouverture aux laïcs, donc aux femmes. Elle entre dans le désir du pape de construire une Église synodale, à pyramide inversée. Mais la réaction a été si forte lors du synode sur la famille que le pape me semble prisonnier des cardinaux frondeurs.

En somme, la question actuelle n’est plus « l’Église catholique doit-elle se réformer ? » mais : « Le peut-elle encore? »

Et toute l’Église « des fidèles » aussi doit se réformer :

Chacun de nous doit regarder de près la question des rapports entre les hommes et les femmes. Bien voir l’articulation « égalité-différences ». Pour le livre de la Genèse, l’égalité est principielle. C’est une affirmation théologique, qui part de ce « vis-à-vis » (Gn 2, 18) qui fait émerger de la parole de Dieu un « même-autre ». Le « même » est le principe, l’« autre » l’efflorescence, sachant que l’un et l’autre des deux sexes sont chacun l’un pour l’autre à la fois le même et l’autre.

Le « même » ? C’est-à-dire que le vis à vis est éligible à la même dignité, à la même liberté de parole, d’exercice du culte, de responsabilité dans le gouvernement de l’Église du Christ.

Mais ce même est aussi « autre », c’est-à dire différent. Et cette différence, qui est voulue et qui est bonne, chacun a la responsabilité et le privilège de la définir pour lui-même, à la fois dans l’intime de sa conscience et dans le débat contradictoire, ce que nous faisons en ce moment. Mais en 2018, il est inconcevable que la définition de ce qu’est une femme descende du magistère romain, alors qu’elle est un fait culturel librement construit dans une société donnée.

L’important est de ne jamais oublier que la différence est le fruit de l’égalité principielle et non le contraire.

Alors, si les femmes privilégient la revendication sur leurs différences d’abord, soit par héritage et intériorisation de la consigne d’infériorité, soit par recherche identitaire, elles feront le jeu de l’inégalité, parce que la revendication de la différence est utilisée comme argument par une idéologie anti égalitaire (USA ségrégationnistes). « Vous voyez bien que les femmes sont différentes : elles sont "pour la maternité" et non "pour le sacerdoce." » Je mets donc en garde contre la collusion objective d’une institution conservatrice avec des femmes qui acceptent les inégalités qui les frappent.

Si nous voulons que notre institution devienne plus forte et puisse se réformer, car il faut être fort pour se réformer, nous devons l’aider aussi selon nos moyens. Le meilleur moyen est d’offrir une proposition spirituelle forte. Une proposition ancrée, comme le ministère de Jésus, dans le service du frère et de la sœur. L’ordination des femmes n’est pas une panacée si elle ne s’accompagne pas d’une refonte en profondeur du ministère presbytéral, aujourd’hui écartelé entre des définitions contradictoires. Et si elle ne s’accompagne pas de la réforme profonde que demande le pape, vers une Église synodale, où le sens de la foi des fidèles, où la circulation de la parole sont mieux reconnus, l’ordination des femmes est un simple pis aller.

Mais toutes les religions ont intérêt à se réformer dans le sens d’une meilleure prise en compte de l’égalité femme/homme. En reconnaissant les femmes comme des compagnes, en tout des égales, les religions montreront que l’autre dans sa différence, dans sa spécificité est fait du même que moi. Cette ouverture sans réticence à l’autre est la condition même d’une véritable foi en un Dieu, « l’Autre » par excellence. On est en droit de se demander ce que vaut une religion qui serait incapable d’accueillir l’autre sexe… Comment peut-elle prétendre connaître Dieu ? Or, je rappelle ce mot de Paul Ricoeur : « Une civilisation qui ne pense pas son propre dépassement est condamnée. » C’est à tout cela que nous sommes appelés, chacun dans notre religion, me semble-t-il.

Une dernière conséquence, précieuse entre toutes, découle de la pleine reconnaissance de l’égalité des sexes : c’est la paix. Nos religions, trop souvent accusées de violence aujourd’hui, doivent démontrer dans les faits leur pacifisme. L’égalité femme/homme, preuve que l’on accepte l’autre dans sa différence, est le meilleur chemin vers une paix réelle. La violence, c’est la méconnaissance du visage de l’autre. Et le contraire, la paix, naît dans la contemplation du visage de l’autre.

 

Anne Soupa

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