Mon corps ne vous appartient pas

Rubrique: 
Auteur.e: 
Anne Soupa
Date: 
06/06/2018

 

Le livre de Marianne Durano ne laisse pas indifférent. Il suit son lecteur bien au-delà de la dernière page. Il faut dire que, voulant et sachant plaider, Marianne Durano plaide fort, au risque d’écraser les nuances. Sa cause ? La défense du corps féminin, qu’elle voit malmené par une médecine intrusive et vendue à des intérêts financiers, oublié par une idéologie féministe qui nie sa spécificité, et bien moins libéré qu’on ne voudrait le laisser croire.

Jeune fille particulièrement libre, Marianne Durano commence par vivre les nombreuses relations sexuelles de sa prime jeunesse comme des passades jusqu’à ce que, désabusée par le maigre fruit de ce commerce, elle subisse une angoissante dissociation d’elle-même. C’est alors que son futur mari lui fait découvrir qu’elle a un corps, apte à être fécond. À partir de là commence une lente reconquête de l’unité de son corps, dans la révélation de plus en plus prégnante de sa différence de femme.

Cette réappropriation passe par le refus du « tout contraceptif » actuel, jugé contre nature parce qu’il réduirait le plaisir féminin et déréglerait les équilibres naturels des femmes. N’est-il pas choquant, en particulier, de « mettre sous pilule » des jeunes filles de douze ans, à peine réglées, en les forçant à aller plus loin que leur âge et en risquant de compromettre leur réactivité et leur inventivité sexuelles ultérieures ? Marianne Durano insiste sur le renforcement de la domination masculine que favorise la pilule, car il asservit le corps féminin à une disponibilité constante pour une relation sexuelle. Elle explique et défend son choix des méthodes « naturelles » (Billings et « symptothermie »), selon elle aussi efficaces que la pilule, et grâce auxquelles elle apprend à connaître les mille et une subtilités de son corps.

Mais son cheval de bataille est la lutte contre les lobbies pharmaceutiques qui vivent de la pilule (42 milliards de chiffre d’affaires dans le monde), contre l’opacité de leur communication, cautionnée par l’État. Elle dénonce la marchandisation du corps, la monétarisation de toute l’existence dont est victime le corps féminin. Suivant les travaux de Michel Foucault qui analyse les formes modernes de l’aliénation, elle s’en prend, comme d’autres courants actuels, à une vision capitalistique de l’existence. Et l’argument a du poids. Qui peut nier que la logique du marché ne soit partout, et qu’elle ne pèse sur le corps autant que sur l’esprit ? Grands groupes, médias et pouvoirs politiques, acceptent de concert ce qui se vend et ignorent ce qui n’est pas dans le circuit monétaire.

Le chapitre qu’elle consacre aux dérives des professions gynécologiques est l’un de ceux qui m’ont le plus retenue. Il pointe le risque de déshumanisation d’une médecine qui ne considère que l’organe dont il a la charge et non la personne dans son ensemble. Exemples à l’appui, elle montre que les professionnels de la gynécologie ne sont pas indemnes de maltraitance envers les femmes : ils savent trop peu les écouter et leur parler, leurs gestes sont inutilement intrusifs, et ils banalisent les interventions chirurgicales, en particulier lors des accouchements.

Le chapitre consacré au travail m’a moins convaincue. Il fustige une société qui, pour augmenter la force de travail, inviterait les femmes à ressembler aux hommes, en les culpabilisant d’être enceintes. Et c’est ainsi, dit-elle, que l’on oublie la merveille du corps féminin, cet éden à reconquérir et à inscrire davantage dans la vie quotidienne. Vive donc le travail à la maison, la reconnaissance des mères au foyer, la domesticité paisible, la lenteur qui fait mûrir les êtres.

Bien sûr, je reconnais avec Marianne Durano que les rapports sociaux entre les sexes ne sont pas le parangon du meilleur des mondes. Bien sûr, on peut comme elle choisir, surtout quand on est normalienne (donc apte à retomber sur ses pieds en cas de coup dur), de prendre le temps de vivre chez soi, à faire des confitures et à écrire des livres. Bien sûr, l’emprise du modèle masculin n’a pas disparu.

Aussi, si j’estime très salutaire la mise en garde que nous adresse Mariane Durano contre les excès de notre société, je crains cependant qu’elle n’érige en système ce qui est « sa » découverte et son choix et que, par conséquent, elle ne prenne pas assez en compte ni les situations, ni les aspirations de l’ensemble des femmes, souvent soumises à des impératifs pressants : se libérer des contraintes d’un corps plus difficile à vivre que le corps masculin, craindre la grossesse non prévue et finalement, vouloir vivre leur état de femme sans se référer d’abord et surtout à la grossesse. Ce souhait d’une revalorisation massive du corps féminin, si apte à traduire des rythmes, si fécond, est-il celui de tous et de toutes ? Il faut, dit-elle, « organiser toute la société en vue de cette richesse (la fécondité naturelle de la femme) ». Comme si le corps féminin était l’omphalos du monde… L’apologie sans retenue de ce corps maternel m’évoque trop les cultes des déesses-mères des temps antiques pour que je la partage. Faut-il revenir à la tyrannie ancienne des corps féminins ? Et les hommes, sont-ils aussi éligibles aux mêmes prétentions apologétiques ? Faudrait-il, par exemple, ménager des estrades publiques quand ils ont une érection, afin d’honorer dignement leur puissance ? Derrière ces questions se profile celle du crédit à accorder à la Nature. Mais n’est-elle pas un jour sage, l’autre jour folle ? Comment discerner ?

En somme, si je reconnais à Marianne Durano de savoir interpeler son lecteur sur des dérives réelles et dangereuses, je me méfie de cultes de la fécondité qui isolent plus qu’ils ne relient. Acquérir la conscience que l’on est d’abord un être humain et que ce partage est un grand bien me nourrit davantage que l’exaltation du corps féminin. S’il fallait voir à ce dernier un atout particulier, je verrais dans ce corps « capable d’être deux » une exceptionnelle occasion pour apprendre à vivre avec autrui, à travers les aléas des histoires de chacune. Et si ce travail d’altérité passe à travers la chair, il la dépasse : c’est le « oui » de la parole qui fait admettre la réalité de l’autre. Peut-être ce thème fera-t-il l’objet d’un autre livre ?

Mon corps ne vous appartient pas, Marianne Durano   Éditions Albin Michel, 2018, 283 p., 19€.