Sortir de dessous le boisseau

Sortir de dessous le boisseau

Dans le contexte du synode actuel, la parole des femmes est sollicitée, mais les femmes elles-mêmes semblent avoir encore des craintes à s’exprimer librement. Les raisons qui les retiennent sont entre autres de nature théologique, liées à des concepts pervers d’autorité et d’obéissance qu’il s’agit de mettre en lumière. Mises sous le boisseau pendant des siècles, les femmes sont invitées à en sortir et oser la parole qui libère.

Alors que j’écoutais le rapport de la CIASE, un propos a retenu mon attention : ce sont des femmes qui, les premières, ont lancé l’alerte sur les abus sexuels dans l’Église. Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapport avec une émission de télévision française : Dans les yeux d’Olivier. Ce journaliste avait fait plusieurs documentaires sur des femmes exerçant des professions autrefois réservées aux hommes, et notamment les femmes dans la police et dans la justice. Une évidence s’était imposée : dans les cas de violence envers les enfants, les personnes qui enquêtent, qui dénoncent, qui défendent, qui se battent pour les victimes sont à 75 % des femmes. Une écrasante majorité ! S’impose alors à nous la scène de la fuite des disciples abandonnant Jésus à Gethsémané, alors que les femmes auront le courage et la force morale de défier les autorités et se tenir debout, fermement, à côté du Crucifié. Depuis toujours, ce sont essentiellement les femmes qui se tiennent debout pour soutenir les crucifiés de ce monde et dénoncer leurs bourreaux. Dieu merci, il y a aussi des hommes, comme Jean, qui les accompagnent, mais sans les femmes, nos sociétés seraient incapables de lutter efficacement pour la justice envers les victimes.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul, nous dit l’Écriture. Non, il n’est pas bon qu’il soit seul ! Seul à diriger, seul à réfléchir à la justice, seul à réfléchir au bien commun. Il ne le peut pas, tout simplement. Aucune activité humaine, aucune institution, aucune instance de pouvoir n’échappe à ce constat. Et pourtant, au cours de l’histoire, les hommes se sont employés à affirmer leur auto-suffisance en matière de gouvernance, comme en matière d’intelligence de la foi et du bien commun. Quel courage, quelle détermination il a fallu aux femmes pour oser défier ces forteresses idéologiques où leur parole était perçue comme une indécence et un trouble à l’ordre public qu’il fallait réprimer !

Il n’est pas bon que l’homme soit seul, nous dit l’Écriture. Non, il n’est pas bon qu’il soit seul ! Seul à diriger, seul à réfléchir à la justice, seul à réfléchir au bien commun. Il ne le peut pas, tout simplement. Aucune activité humaine, aucune institution, aucune instance de pouvoir n’échappe à ce constat. Et pourtant, au cours de l’histoire, les hommes se sont employés à affirmer leur auto-suffisance en matière de gouvernance, comme en matière d’intelligence de la foi et du bien commun. Quel courage, quelle détermination il a fallu aux femmes pour oser défier ces forteresses idéologiques où leur parole était perçue comme une indécence et un trouble à l’ordre public qu’il fallait réprimer !

Pour répondre à cela, penchons-nous sur quelques textes bibliques, dans l’Ancien Testament comme dans les lettres apostoliques du Nouveau Testament : la notion d’autorité, de pouvoir y est décrite comme quelque chose de divin. Lorsque le psalmiste s’adresse à une assemblée de juges, il écrit : « Vous êtes des dieux, des fils du Très-Haut, vous tous ! » (81.6), et l’auteur du livre de la Sagesse affirme : « Soyez attentifs, vous qui dominez […] car la domination vous a été donnée par le Seigneur, et le pouvoir par le Très-Haut. » (6, 2-3) Faisant écho à ce concept d’autorité, comme émanation divine, l’apôtre Paul exhorte et menace : « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. » (Rm 13, 1-2). Cette autorité hypertrophiée est le fruit de sociétés qui ont pour substrat des cultures ayant voué un culte aux divinités phalliques, expression de la puissance immanente du divin, et par extension, un culte aux rois ou empereurs, considérés comme des dieux. On constate donc que la révélation du Dieu transcendant a été profondément voilée par la culture dans laquelle elle s’est manifestée. Dans cette perspective, l’autorité n’a pour fin qu’elle-même et non le bien commun. On ne se soumet donc pas à une autorité parce qu’elle s’exprime de façon pertinente et bienveillante, mais pour elle-même, en tant qu’elle est le bras de Dieu, qu’elle est Dieu. Dès lors, l’obéissance devient une vertu en soi, et elle est d’autant plus méritoire que l’autorité est exercée par une personne abusive. L’apôtre Pierre va écrire, en congruence avec cette vision de l’autorité, que c’est une gloire pour un domestique de supporter avec résignation de se faire battre quand il est innocent, car sa soumission glorifie Dieu par son respect inconditionnel du principe même d’autorité (cf. 1P 2, 18-20). En fait, dans cette perspective, la paix sociale et le bien commun ne sont garantis que par le respect de l’ordre, pour l’ordre lui-même, quel qu’il soit, puisqu’il est divin.

Certes, au début de son histoire, l’Église affirme quand même qu’il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes lorsqu’une personne en autorité s’oppose à la foi chrétienne. Mais dès qu’elle sera en position de pouvoir exclusif sur les âmes, l’Église va s’employer à renforcer le caractère sacré de l’autorité. Cette sacralisation de l’autorité, notamment de l’autorité cléricale, ira jusqu’à élever le clergé au-dessus du Christ. Dans un livre publié en 1943, Adrien Malo, professeur d’Action Catholique à l’Université de Montréal, affirme :

Le Christ a voulu se mettre à la disposition du prêtre par une immobilité héroïque et divine. Je prononce les paroles de la consécration, il se rend présent ; je l’expose sur le thabor (sic), je le repose au tabernacle, il obéit ; je le dépose sur des langues pures, dans des bouches infectes, dans des cœurs sacrilèges, je le porte dans les palais, dans les taudis, pas le moindre geste de volonté propre.

Cette façon de poser les autorités religieuses au-dessus du Christ lui-même est depuis longtemps intégrée dans le peuple de Dieu, et surtout chez les religieuses à qui l’on a appris l’obéissance absolue. Ainsi, certaines mystiques relatent ce qu’elles croient sincèrement comprendre du Christ :

« Je [le Christ] suis content que tu préfères la volonté de tes supérieurs à la mienne lorsqu’elles te défendent de faire ce que je t’ai ordonné. » (Marguerite-Marie Alacoque)
« L’obéissance, c’est tout. La règle, c’est plus que les miracles, c’est plus que le ciel, c’est tout. » (Sœur Marie de Jésus crucifié)

La règle plus que le ciel, plus que Dieu… Les prêtres au-dessus du Christ, obéis par le Christ… Petit à petit, l’ordre s’est inversé : on est passé du « Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » à « Il vaut mieux obéir aux hommes d’église plutôt qu’à Dieu ». Face au mystère de ce qui est le sommet de la vie chrétienne, l’eucharistie, voilà que des prêtres se sont pris pour des Aladins capables de réduire le Christ à une entité enfermable dans une ostie pour le soumettre à leur volonté, comme Aladin enfermait le génie dans sa lampe et le soumettait à ses caprices. Cette vision est non seulement une négation du Dieu transcendant révélé à Abraham, mais une prétention inouïe du clergé qui s’est érigé en maître et propriétaire de Dieu. Vatican II a certes mis un frein à la toute puissance du clergé et créé des brèches dans cette forteresse, mais elle demeure encore très solide.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il soit si difficile de contester le discours, le fonctionnement ou les lois de l’Église lorsqu’ils nous paraissent injustes, inadaptés ou déficients. Ce n’est pas seulement difficile concrètement, tant la hiérarchie est autocentrée et jalousement protectrice de ses prérogatives, mais c’est particulièrement difficile psychologiquement et spirituellement, tant les consciences sont marquées par l’interdit de toute contestation, perçue comme une rébellion contre Dieu lui-même.

Pourtant, si Jésus-Christ a affirmé que sa nourriture, c’était effectivement de faire la volonté de son Père, il n’a jamais confondu lois divines et lois religieuses. Il a dénoncé les lois injustes issues de la tradition des pharisiens (par exemple la loi qui permet de ne pas assister ses parents âgés pour donner plutôt son argent au clergé – voir Mt.15, 1-9) et a traité ces derniers d’aveugles qui guident des aveugles. Jésus est vie, il ne s’est pas laissé aliéner par toutes les lois qui attentent aux sources vives de la personne humaine; il s’est ouvertement opposé aux chefs religieux dans leur manière abusive d’exercer l’autorité et d’étouffer ainsi la vie. Il a même tellement refusé cette obéissance aveugle qu’il en est mort. Ce sont en effet les autorités religieuses qui ont comploté pour crucifier Jésus, parce qu’il ne se soumettait pas à leurs lois et à leur tradition.

Le Christ nous a appelées, en tant que femmes, à une relation joyeuse, vivante et responsable avec lui, que personne n’a le droit d’étouffer par des normes cléricales tirées d’une conception perverse de l’autorité. En nous appelant à la vie, il nous a appelées à la liberté, c’est-à-dire à la capacité de mettre librement nos dons au service de l’amour du prochain pour faire avancer le Royaume. Il a démontré, par sa vie, que toute autorité juste doit être orientée non vers elle-même, mais vers la pleine réalisation des personnes dont elle a la charge, en libérant leurs forces, leurs talents, leurs ressources spirituelles en vue du bien commun. En choisissant d’enseigner des femmes, et en reprochant vivement à ses disciples masculins de ne pas recevoir leur parole, il a montré non seulement l’égale dignité entre les hommes et les femmes, mais surtout l’importance qu’il accordait à l’intelligence spirituelle des femmes et à leur indispensable collaboration. Ne pas répondre à son appel, se maintenir craintivement sous le boisseau, c’est abandonner tous les crucifiés de ce monde dont les femmes sont les principales défenseures, c’est refuser la parole prophétique de libération dont les femmes sont porteuses, c’est fermer les yeux sur la douleur et les conséquences d’un clergé exclusivement masculin et prisonnier de ses ornières.

Anne Bürgi